D O S S I E R
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  • septembre-octobre 2006 18

    1. Mario Beauregard, pouvez-vous expliquer
      à nos lecteurs en quoi consiste ce nouveau
      domaine de recherche que sont les
      neurosciences spirituelles ?
      Le passage au nouveau millénaire a marqué l’émergence
      dans la culture populaire occidentale d’un
      nouveau champ de recherche scientifique que nous
      proposons d’appeler « neurosciences spirituelles »
      (dans la foulée des neurosciences cognitives et
      affectives). L’objectif premier de ce domaine de recherche
      – situé à l’intersection de la psychologie, de
      la religion et des neurosciences – est d’explorer les
      soubassements neurobiologiques de la spiritualité
      et des expériences religieuses, spirituelles et mystiques
      (ou ERSM). En rapport avec cette question,
      il est primordial de réaliser que : a) l’identification
    2. des fondements neurobiologiques des ERSM ne

diminue nullement leur signification et leur valeur
; b) la réalité objective de Dieu ne peut être ni
confirmée ni infirmée par les neurosciences. L’un des
postulats de base des neurosciences spirituelles est
qu’il existe des mécanismes neurobiologiques rendant
possibles les ERSM. À ce sujet, il a été suggéré
que la démonstration de mécanismes neurobiologiques
associés aux ERSM peut renforcer la foi en Dieu
dans la mesure où ces mécanismes suggèrent qu’un
pouvoir supérieur donne aux êtres humains la capacité
de communier avec le monde spirituel.
Quels intérêts votre recherche et votre travail
rencontrent-ils auprès de la communauté
scientifique avec laquelle vous collaborez ?
Le réductionnisme, l’objectivisme et le physicalisme
sont quelques-unes des assomptions métaphysiques
de l’idéologie matérialiste scientifique qui
domine les neurosciences contemporaines. Selon
cette idéologie, que d’aucuns défendent de manière
quasi-religieuse, les facultés mentales supérieures,
la conscience, le libre-arbitre et le soi sont
générés par des processus cérébraux de nature
électrique et chimique. C’est le dogme central des
neurosciences. Plusieurs neuroscientifiques parmi
les plus réputés – dont Kandel, Edelman, Crick,
Changeux, Damasio, LeDoux et Gazzaniga – adhèrent
à cette idéologie. Voilà pourquoi certains de
ces scientifiques n’hésitent pas à parler d’homme
neuronal, de moi synaptique, etc.

Pour ceux-ci, les
ERSM sont le produit de l’activité électrochimique
du cerveau. Comme la majorité des neuroscientifiques
adhèrent à ce système de croyances, mes
travaux de recherche rencontrent beaucoup de
résistance de la part de bon nombre de mes collègues.
Par exemple, l’une de mes études chez les
Carmélites au sujet de l’activité de la sérotonine,
un messager chimique du cerveau jouant un rôle
central dans les ERSM, a été bloquée il y a quelques
années par des membres influents du comité
scientifique de l’Institut neurologique de Montréal
(le fameux institut fondé par le Dr Penfield
dans les années 20). Pour ces personnes, les ERSM
ne constituent pas un objet scientifique digne
d’intérêt et la science doit demeurer absolument
séparée de la spiritualité.
Quelles sont les réticences principales
rencontrées dans le domaine scientifique de la
neuropsychologie de la conscience ?
Pour les neurosciences contemporaines, la conscience
est de plus en plus considérée comme une
question scientifique importante. Toutefois, la
quasi-totalité des chercheurs qui s’intéressent à
cette question souscrivent à l’idéologie matérialiste
scientifique. Ces chercheurs essayent donc
de démontrer que la conscience est le produit de
processus électriques et chimiques dans le cerveau.
Aussi ne voient-ils pas d’un bon oeil les travaux de
recherche (par exemple, au sujet des EMI ou de certains
phénomènes psy) suggérant que la conscience
n’est pas générée par l’activité électrochimique du
cerveau. Les scientifiques osant affirmer cela sont
considérés comme des hérétiques. Dans certains
milieux particulièrement conservateurs, ils peuvent
encore perdre leurs subventions de recherche et
leurs postes universitaires.
Chercheur en neurosciences du département de psychologie et de radiologie de
l’université de Montréal, Mario Beauregard (PhD), s’intéresse aux neurosciences
spirituelles, un nouveau domaine d’études des états mystiques profonds.
Ses travaux sur les liens entre neurobiologie et expérience mystique auprès
de quinze soeurs carmélites contemplatives ont fait l’objet d’une publication
médiatique internationale et présentent des similitudes avec les EMI.
« L’homme est un être spirituel
qui habite un corps »N E X U S n ° 4 6
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Pouvez-vous nous livrer quelques résultats ou
impressions issus de vos recherches en cours
concernant plus précisément les EMI ?
Pour l’instant, nous avons enregistré à l’aide de l’électroencéphalographie
(EEG) quantitative l’activité
électrique du cerveau chez sept individus ayant été
transformés psychologiquement et spirituellement
(ces transformations sont mesurées à l’aide de diverses
échelles validées scientifiquement) par leur EMI.
Ces individus se sentent toujours en contact avec
l’Être de Lumière (que beaucoup identifient comme
étant Dieu) rencontré lors de l’EMI. Ce qui est fascinant
chez ces individus, c’est qu’ils montrent à l’état
de repos plus d’ondes lentes de type delta (la fréquence
de ces ondes s’échelonne de 0,5 à 4 cycles par
seconde ou Hz) et thêta (de 4 à 7 Hz) que la population
normale. Or, des travaux réalisés récemment au sein
de mon laboratoire ont montré que ces ondes delta
et thêta étaient très présentes lorsque des Carmélites
contemplatives étaient subjectivement en état d’union
avec Dieu. Il semble donc possible que l’EMI ait amené
un changement permanent d’activité électrique du
cerveau chez nos sujets de recherche ayant vécu une
EMI. Ce changement permettrait un contact plus
permanent avec le monde spirituel (il s’agit là d’une
hypothèse très spéculative pour le moment).
Le concept de « délocalisation de la conscience »
est-il pour vous intéressant en tant que réalité établie,
intuition, impression ou conviction intime ?
Les EMI ne représentent-elles qu’un phénomène
psychologique, neurochimique ?
Sur un plan personnel, j’ai vécu de nombreuses
ERSM dont une EMI et quelques expériences de
Conscience cosmique. Ces expériences m’ont profondément
transformé. Aussi, c’est maintenant pour
moi une certitude que la conscience n’est pas générée
par l’activité électrochimique du cerveau et n’est
pas localisée dans le cerveau (de toute manière, elle
ne peut être localisée dans l’espace, il ne s’agit pas
d’un objet).
Sur le plan scientifique, il n’existe pas encore de
preuve irréfutable supportant empiriquement cette
perspective. Toutefois, il existe diverses évidences
allant en ce sens. Ainsi, l’une des EMI les plus impressionantes
recensées à ce jour en raison des conditions
au cours desquelles elle est survenue, est celle vécue
par Pam Reynolds, une musicienne habitant à Atlanta.
Cette EMI est rapportée par le Dr Michael Sabom
dans son livre intitulé Light and Death (1998). En 1991,
Pam Reynolds subit une intervention chirugicale à
l’Institut Neurologique Barrow (Phoenix, Arizona).
Cette intervention – appelée en anglais « standstill »
– visait à faire l’ablation d’un anévrisme géant situé
dans le tronc cérébral (siège des fonctions vitales)
et menaçant la vie de la jeune femme alors âgée de
35 ans. Durant cette intervention qui dura près d’une
heure, pas une goutte de sang ne circula dans son
cerveau car la moindre pression sanguine à l’intérieur
de l’anévrisme pouvait être fatale. Comme cet
organe ne peut être privé d’oxygène pendant plus
de quelques minutes, le
cerveau de Pam Reynolds
fut plongé en hypothermie
(à 15,5°C), puis vidé
de son sang. Au cours de
cette intervention, l’activité
électrique de son
cerveau fut enregistrée àl’aide d’un EEG. De plus,
on monitora ce qui se
passait dans le tronc cérébral
par l’entremise de
potentiels évoqués auditifs.
Il fut ainsi possible de montrer que les ondes cérébrales
de Pam Reynolds étaient plates et son tronc
cérébral inactif. En d’autres termes, cette dernière
était cliniquement morte et son cerveau ne fonctionnait
plus (toutes les activités de base du cerveau
ainsi que les fonctions supérieures avaient cessé).
Chose remarquable, tandis que son cerveau n’était
plus fonctionnel, Pam Reynolds vécut une EMI au
cours de laquelle elle perçut la scie à trépaner que
tenait le neurochirurgien et la boîte contenant ses
accessoires, ainsi que le dialogue entre le neurochirurgien
et la cardiologue. Le rapport enregistré de
l’intervention a permis de vérifier et de situer dans
le temps le moment précis de ces éléments. Ce rapport
a démontré une acquisition d’informations objectives.
Voici un extrait du témoignage qu’elle fit au
Projections des travaux
de Mario Beauregard
lors de sa conférence
de Martigues.

Ces sujets montrent à l’état de repos plus
d’ondes delta et thêta que la population
normale. Or, on a constaté que ces mêmes
ondes étaient très présentes chez les Carmélites
contemplatives en état d’union avec Dieu.N E X U S n ° 4 6
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Chercheur en biologie moléculaire, Sylvie Déthiollaz est également fondatrice
du centre de recherche Noêsis, basé à Genève, qui étudie les états modifiés de
conscience associés à des situations de mort imminente. Selon elle, on ne pourra
élucider ces phénomènes sans passer à un nouveau paradigme scientifique.
« La délocalisation de la conscience
est une révolution copernicienne »
Suite du dossier dans le numéro de NEXUS 46
« Ça changerait tout : l’hôpital, le cimetière, la ville,
la famille, les sciences… »
Président du Centre d’études des expériences de mort imminente à Paris, Marc-
Alain Descamps est également professeur de psychologie à l’université de Paris
V, psychanalyste rêve-éveillé et professeur de yoga. Selon lui, les EMI sont des
expériences spécifiques
à ne pas confondre avec d’autres états modifiés de conscience.
Mais alors, qu’est-ce que la mort ?
Aujourd’hui, la mort se définit par l’arrêt de l’activité cérébrale.
Mais les témoignages et les études que nous venons de voir commencent
à ébranler ce qui n’est finalement qu’un dogme de plus.
Si la conscience perdure au-delà de cette limite, c’est que la mort
du corps n’est pas LA mort, mais un processus plus lent et subtil
que prévu au cours duquel nous sommes encore…35426_www

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