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Méfiant envers les Nations Unies, résistant à la réglementation et menant des enquêtes, comment ce groupe est devenu la référence scientifique en la matière ?

Les recommandations contradictoires et ambivalentes du Rapport sur l'Initiative à la Gouvernance de la Gestion des Rayonnements Solaires (SRMGI) publié la semaine dernière reflètent bien les lignes de fracture présentes dans le débat global portant sur la géoingénierie.
Ce débat a été lourdement dominé par un tout petit groupe de scientifiques nord américains activement engagés dans la recherche en géoingénierie. Ils sont présents dans presque toutes les délibérations d'experts, dont la SRMGI. Ils ont été les conseillers principaux aux enquêtes parlementaires et du congrès et leur point de vue dominera très probablement les délibérations du Panel Intergouvernemental sur le Changement Climatique des Nations Unies (IPCC nldt ou GIEC) lorsque ce dernier sera aux prises avec le dilemme éthique et scientifique que représente l'ingénierie du climat.

Les scientifiques dans ce groupe – surnommé la « géo-clique » par l'auteur Eli Kintisch – répartissent les fonds pour la géoingénierie via un réseau privé réunissant de jeunes chercheurs du monde entier et possèdent leurs propres brevets et investissements dans les technologies en géoingénierie. Ces investissements étant recueillis à qui mieux mieux ouvre la bouche ou dans des conflits d'intérêt.

Ce qui importe plus, c'est qu'ils portent un point de vue typiquement américain et donc distinct des autres sur la géoingénierie. Ils ont le genre de foi dans l'habilité de l'humanité à gérer les menaces et maitriser l'environnement qui définit la culture de la science sauveuse de tous les maux qui domine les Etats-Unis depuis les guerres mondiales. Alors que nous nous inquiétons sur les dégâts environnementaux, ils ne peuvent voir quelles sont les raisons intrinsèques qui nous empêcheraient de prendre le contrôle de la planète.

La géo-clique fait du lobbying pour que des fonds publics soient mobilisés en grandes quantités dans les recherches de géoingénierie, en justifiant cela par le fait que le « monde » (comprenez l'Amérique Tea Party) ne pourra jamais assurer les politiques de baisse de carbone si nécessaires.

Ils se méfient des Nations Unies et bloquent les mouvements vers des recherches de réglementation sur les expérimentations en géoingénierie, insistant sur le fait que les « normes professionnelles » sont adéquates, et que cela explique le fait que le SRMGI ne peut pas faire un appel collectif à un moratorium contre le déploiement de cette technologie. Après la « téméraire » décision de la Convention des Nations Unies sur la Diversité Biologique de s'opposer à la fertilisation des océans, il a été dit qu'on ne devrait pas « encourager les organismes internationaux à discuter ouvertement sur un moratorium. »

Conscient que peu de gens du public ont une opinion aboutie sur la géoingénierie, voire que le public n'en a jamais entendu parler, la géo-clique est en train d'oeuvrer à donner une image positive de la géoingénierie. Ils ont alors tenté de transformer l'acronyme SRM (Solar Radiation Management) pour lui donner les sens de « sunlight reflection methods » : méthodes de réflexion solaire, afin d'éviter la négativité sémantique de « radiation ».

Dans cet effort ils ont été rejoints par le Bipartisan Policy Center, une organisation à but non lucratif fondée par des politiques américains (ndlt : et qui a activement oeuvré à l'élection de l'actuel président) et dont le rapport du mois dernier a rebaptisé la géoingénierie « climate remediation » pour que les injections aérosoles de sulfates sonnent plus saines pour la santé. La goé-clique a également dominé cette enquête.

A présent que la boucle est en voie d'être bouclée, la pression est sur les Etats-Unis pour prendre contrôle de l'agenda de la géoingénierie. Alors que le sujet était tabou il y a juste 5 ans, la normalisation de la géoingénierie comme réponse légitime au réchauffement climatique est maintenant en train de rapidement fonctionner. Le prochain rapport de l'IPCC (ndlt ou GIEC) prendra un tour radical dans cette direction.

Donc tout roule. Excepté dans les marges,  où l'opposition commence à se faire entendre. Même parmi les scientifiques, j'ai remarqué une différence nette dans l'attitude envers la géoingénierie en Europe et en Amérique. Le rêve prométhéen de la géo-clique – probablement exprimé le plus brillamment par son mentor occasionnel, le spécialiste es armement du Pentagone Lowell Wood, quand il a déclaré : « Nous avons ingénieurisé tout l'environnement dans lequel nous vivons, alors pourquoi pas la planète ? » – est plus difficile à défendre en Europe.

En Europe, et spécialement en Allemagne, la géoingenierie est traitée avec bien plus de circonspection et de nervosité. En bref, on accorde plus de respect à la complexité et au caractère hasardeux propres à la terre, et il y a un fond historique de défiance envers les bonnes intentions des humains intoxiqués au pouvoir technologique.

Espérons que leur nervosité ne les maintiendra pas hors du débat. Pendant que le monde s'embourbe dans les politiques climatiques vaseuses, une chose est certaine : la géoingénierie se maintient là et la pression pour déployer des projets de régulations climatiques planétaires est en train de se radicaliser. Quiconque ayant un peu de lucidité se rend bien compte que les enjeux politiques sont énormes.
 




Clive Hamilton est professeur des Ethiques publiques à L'Université Charles Sturt à Canberra (Australie) et l'auteur de Requiem for a Species. Il est un membre du SRMGI.





guardian.co.uk,
Traduit fr pour SHD par Les Lucindas.