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Q: Mr Castaneda, pendant des années vous êtes resté dans un anonymat absolu. Qu'est-ce qui vous a poussé à changer cet état et à parler publiquement des enseignements que vous et vos trois compagnons reçurent du nagual Juan Matus?

A: Ce qui nous force à diffuser les idées de don Juan Matus c'est un besoin de clarifier ce qu'il nous a enseigné. Pour nous, il s'agit d'une tâche qui ne peut être différée plus longtemps. Ces trois autres étudiants et moi-même sommes arrivés à la conclusion que le monde que don Juan nous présenta se trouve à l'intérieur des possibilités perceptuelles de tous les êtres humains. Nous avons débattu entre nous de ce que pourrait être la voie la plus appropriée à suivre. Rester anonymes tel que don Juan nous le proposa? Cette option n'était pas acceptable. L'autre voie qui s'offrait à nous était de diffuser les idées de don Juan: un choix infiniment plus dangereux et épuisant, mais le seul qui, croyons-nous, possède la dignité qui imprégnait tous les enseignements de don Juan.

Q: Si on considère ce que vous avez dit à propos du côté imprévisible des actions d'un guerrier, ce que nous avons pu confirmer au cours de trois décennies, pouvons-nous espérer que cette phase publique que vous traversez dure pendant un moment?

A: Il n'existe pour nous aucun moyen d'établir un critère de temporalité. Nous vivons selon les prémisses proposées par don Juan Matus et nous n'en dérivons jamais. Don Juan Matus nous a donné l'exemple formidable d'un homme qui vivait en accord avec ce qu'il disait, et je dis qu'il s'agit d'un exemple formidable parce que c'est la chose la plus difficile à imiter; être monolithique et en même temps avoir la flexibilité de faire face à tout. C'est ainsi que don Juan menait sa vie.
  A l'intérieur de ces prémisses, la seule chose que l'on puisse être, c'est être un médiateur impeccable. On n'est pas le joueur dans cette partie d'échecs cosmique, on est simplement un pion sur l'échiquier. Ce qui décide de tout est une énergie consciente et impersonnelle que les sorciers appellent l'intention ou l'esprit.

Q: Pour autant que j'ai pu le vérifier, l'anthropologie orthodoxe, aussi bien que les prétendus défenseurs de l'héritage culturel de l'Amérique précolombienne récusent la crédibilité de votre travail, l'opinion selon laquelle votre travail est simplement le produit de votre talent littéraire, qui, soit dit en passant, est exceptionnel, continue d'exister aujourd'hui. D'autres secteurs vous accusent aussi d'avoir deux systèmes de valeurs parce que, soi-disant, votre style de vie et vos activités contredisent ce que la majorité attend d'un chaman. Comment pouvez-vous dissiper ces soupçons?

A: Le système cognitif de l'homme occidental nous oblige à nous en remettre à des idées préconçues. Nous basons nos jugements sur quelque chose qui est toujours "a priori", par exemple l'idée de ce qui est "orthodoxe". Qu'est-ce que l'anthropologie orthodoxe? Celle qui est enseignée dans les amphithéâtres? Qu'est-ce que le comportement d'un chaman? Porter des plumes sur la tête et danser avec les esprits?
      Pendant trente années les gens ont accusé Carlos Castaneda de créer un personnage littéraire simplement parce que ce que je leur rapporte ne coïncide pas avec l'"a priori" anthropologique, les idées établies dans les amphithéâtres et sur les terrains de recherche anthropologique. Cependant, ce que don Juan m'a présenté ne s'applique qu'à une situation qui appelle une action totale et, dans ces circonstances, très peu ou presque rien de ce qui est préconçu n'a lieu d'être.
      Je n'ai jamais eu la possibilité de tirer des conclusions au sujet du chamanisme, parce que pour faire cela on a besoin d'être un membre actif du monde des chamans. Pour un scientifique du domaine social, disons par exemple, un sociologue, il est très facile d'arriver à des conclusions sociologiques sur tout sujet touchant au monde occidental. Mais comment un anthropologue, qui passe tout au plus deux années à étudier d'autres cultures, peut-il arriver à leur sujet à des conclusions fiables? Il faut toute une vie pour être capable d'obtenir l'adhésion à un monde culturel. J'ai travaillé pendant plus de trente ans dans le monde cognitif des chamans de l'ancien Mexique et, sincèrement, je ne crois pas avoir obtenu cette adhésion qui permettrait de tirer des conclusions ou simplement d'en proposer.
      J'ai discuté de cela avec des personnes de disciplines différentes et elles ont toujours été d'accord avec les prémisses que je présente. Mais ensuite, elles s'en retournaient et oubliaient tout ce sur quoi elles étaient tombées d'accord et continuaient de soutenir les principes académiques "orthodoxes" sans se préoccuper de la possibilité d'une absurdité dans leurs conclusions. Notre système cognitif semble être impénétrable.

Q: Dans quel but vous interdisez-vous d'être photographié, de laisser enregistrer votre voix et de faire connaître des renseignements biographiques? Cela pourrait-il affecter ce que vous avez réalisé dans votre travail spirituel, et de quelle manière? Ne pensez-vous pas que cela pourrait être utile à quelques chercheurs de vérité de savoir qui vous êtes réellement, comme une manière de confirmer qu'il est vraiment possible de suivre la voie que vous proclamez?

A: Concernant les photographies et les renseignements personnels, les trois autres disciples de don Juan et moi-même suivons ses instructions. Pour un chaman comme don Juan, l'idée principale derrière le fait de s'abstenir de donner des renseignements personnels est très simple. Il est impératif de laisser de côté ce qu'il appelait "l'histoire personnelle". S'éloigner du "moi" est quelque chose d'extrêmement ennuyeux et difficile. Ce que les chamans comme don Juan recherchent c'est un état de fluidité où le "moi" personnel ne compte pas. Il croyait qu'une absence de photographie et de renseignements biographiques influaient de façon positive, bien que subliminale, sur quiconque entrait dans ce champ d'action. Nous sommes sans cesse accoutumés à utiliser des photographies, des enregistrements et des renseignements biographiques, qui tous surgissent de l'idée d'importance personnelle. Don Juan disait qu'il était préférable de ne rien savoir à propos d'un chaman; de cette manière, au lieu de rencontrer une personne, on rencontre une idée qui peut être soutenue; l'opposé de ce qui se passe dans le monde de tous les jours où nous faisons face uniquement à des gens qui ont des problèmes psychologiques mais pas d'idée, tous ces gens remplis à ras bord de "moi, moi, moi".

Q: Comment vos partisans doivent-ils interpréter la publicité et l'infrastructure commerciale qui entourent la connaissance que vous-même et vos compagnons diffusez?

A: A ce point de mon travail j'ai eu besoin de quelqu'un capable d'être mon représentant en ce qui concerne la diffusion des idées de don Juan Matus. Cleargreen est une compagnie qui a une grande affinité avec notre travail, tout comme Laugan Production et Toltec Artists. L'idée consistant à diffuser les enseignements de don Juan dans le monde moderne implique l'utilisation de médias commerciaux et artistiques qui se trouvent hors de ma portée. En tant que compagnies ayant des affinités avec les idées de don Juan, Cleargreen Incorporated, Laugan Production et Toltec Artists ont la possibilité de fournir les moyens de diffuser ce que je veux diffuser.
      Il y a toujours une tendance chez les compagnies impersonnelles à dominer et à transformer tout ce qui se présente à elles et à l'adapter à leur propre idéologie. S'il n'y avait pas eu le sincère intérêt de Cleargreen, Laugan Production et Toltec Artists, tout ce que don Juan a dit aurait déjà été transformé en autre chose.

Q: Il y a un grand nombre de gens qui, d'une manière ou d'une autre, s'accroche à vous afin d'acquérir une notoriété publique. Quelle est votre opinion sur les actions de Victor Sanchez, qui a réinterprété et réorganisé vos enseignements afin d'élaborer une théorie personnelle? Et les assertions de Ken Eagle Feather qui dit avoir été choisit par don Juan pour être son disciple, et que don Juan est revenu rien que pour lui?

A: En effet, il y a un certain nombre de gens qui s'appellent eux-mêmes mes étudiants ou les étudiants de don Juan, des gens que je n'ai jamais rencontrés et que, je peux vous l'assurez, don Juan n'a jamais rencontrés. Don Juan s'intéressait uniquement à la perpétuation de sa lignée de chamans. Quatre de ses disciples restent de nos jours. Il en a eu d'autres qui sont partis avec lui. Don Juan n'était pas intéressé à enseigner sa connaissance; il l'a transmise à ses disciples afin de continuer sa lignée. En raison du fait qu'ils ne peuvent pas continuer la lignée de don Juan, ses quatre disciples ont été obligés de diffuser ses idées.
      La notion d'un professeur qui enseigne sa connaissance fait partie de notre système cognitif mais ne fait pas partie de la connaissance des chamans de l'ancien Mexique. Enseigner était pour eux quelque chose d'absurde. Transmettre sa connaissance à ceux qui vont perpétuer leur lignée est une autre affaire.
      Le fait qu'il y ait un certain nombre d'individus qui insistent dans l'utilisation de mon nom ou du nom de don Juan est simplement une manoeuvre facile pour tirer un bénéfice personnel sans trop d'efforts.

Q: Considérons le sens du mot "spiritualité" comme un état de conscience dans lequel les êtres humains sont pleinement capables de contrôler tous les potentiels de l'espèce, quelque chose qui se réalise en transcendant la simple condition animale à travers un difficile entraînement psychique, moral et intellectuel. Etes-vous d'accord avec cette affirmation? Comment le monde de don Juan s'intègre-t-il dans ce contexte?

A: Pour don Juan Matus, un chaman extrêmement sobre et pragmatique, la "spiritualité" était une idéalité vide, une assertion sans aucune base que nous pensons être très belle car elle se trouve incrustée de concepts littéraires et d'expressions poétiques, mais qui ne va jamais au delà de ça.
      Les chamans comme don Juan sont essentiellement pratiques. Pour eux il n'existe qu'un univers prédateur dans lequel l'intelligence ou la conscience est le produit des défis de la vie et de la mort. Il se considérait lui-même comme un navigateur de l'infini et disait que pour naviguer dans l'inconnu comme le fait un chaman, on a besoin d'un pragmatisme illimité, d'une sobriété sans fin et de tripes en acier.
      Aux vues de tout ceci, don Juan estimait que la "spiritualité" est simplement une description de quelque chose d'impossible à réaliser au sein des modèles du monde de la vie de tous les jours, et pas une véritable façon d'agir.

Q: Vous avez indiqué que votre activité littéraire, tout comme celles de Taïsha Abelar et Florinda Donner-Grau, est le résultat des instructions de don Juan. Quel en est l'objectif?

A: L'objectif de l'écriture de ces livres fut donné par don Juan. Il affirma que même si on n'est pas un écrivain on peut quand même écrire, mais l'écriture, d'un acte littéraire, devient un acte chamanistique. Ce qui décide du sujet et du développement d'un livre n'est pas la pensée de l'écrivain mais plutôt une force que les chamans considèrent comme la base de l'univers, et qu'ils appellent l'intention. C'est l'intention qui décide de la production d'un chaman, qu'elle soit littéraire ou de n'importe quelle autre sorte.
      D'après don Juan un praticien du chamanisme a le devoir de se saturer avec toutes les informations disponibles. Le travail des chamans est de s'informer eux-mêmes de façon consciencieuse à propos de tout ce qui peut se rapporter à leur centre d'intérêt. L'acte chamanistique consiste à abandonner tout intérêt à diriger le cours que prend l'information. Don Juan avait l'habitude de dire, "Celui qui arrange les idées qui surgissent d'un tel puits d'informations n'est pas le chaman, c'est l'intention. Le chaman est simplement un conduit impeccable". Pour don Juan écrire était un défi chamanistique, et pas une tâche littéraire.

Q: Permettez-moi d'affirmer ceci: votre travail présente des concepts qui sont en relation très proche avec les enseignements philosophiques orientaux, mais en contradiction avec ce qui est communément connu de la culture indigène mexicaine.

A: Je n'en ai pas la moindre idée. Je ne suis instruit ni dans l'une ni dans l'autre. Mon travail est un rapport phénoménologique du monde cognitif que don Juan me présenta. Du point de vue de la phénoménologie en tant que méthode philosophique, il est impossible de faire des affirmations qui soient en relation avec le phénomène observé. Le monde de don Juan Matus est si vaste, si mystérieux et contradictoire, qu'il ne convient pas à un exercice d'exposition linéaire; le plus que l'on puisse faire est de le décrire, et rien que cela représente un suprême effort.

Q: En admettant que les enseignements de don Juan soient devenus un élément de la littérature occulte, quelle est votre opinion à propos des autres enseignements de cette catégorie, par exemple la philosophie Maçonnique, la rose-croix, l'Hermétisme et des disciplines comme la Kabbale, les tarots et L'astrologie comparés au nagualisme? Avez-vous déjà eu ou maintenu un contact avec l'un de ceux-ci ou avec leurs partisans?

A: Encore une fois je n'ai pas la moindre idée de ce que sont les prémisses, ou les points de vue ou sujets de ces disciplines. Don Juan nous a posé le problème de naviguer dans l'inconnu, et ceci prend tout de nos forces disponibles.

Q: Est-ce que certains concepts de votre travail, comme le point d'assemblage, les filaments énergétiques qui composent l'univers, le monde des êtres inorganiques, l'intention, traquer et rêver, ont des équivalents dans la connaissance occidentale? Par exemple, certaines personnes considèrent que l'oeuf lumineux est une expression de l'aura.

A: Autant que je sache, rien de ce que don Juan nous a appris ne semble avoir de contrepartie dans la connaissance occidentale.
      A un moment donné, alors que don Juan était encore là, j'ai passé toute une année à la recherche de gourous, de professeurs et de sages pour obtenir un aperçu de ce qu'ils faisaient. Je voulais savoir s'il y avait dans le monde de cette époque quelque chose de similaire à ce que don Juan disait et faisait.
      Mes ressources étaient très limitées et elles ne m'ont conduit qu'à rencontrer des maîtres bien établis qui ont des millions d'adeptes et, malheureusement, je n'ai pas pu trouver de similitudes.

Q: En se concentrant spécifiquement sur votre travail littéraire, vos lecteurs trouvent différents Carlos Castaneda. Nous trouvons d'abord un universitaire occidental quelque peu incompétent, en permanence déconcerté par le pouvoir de vieux indiens comme don Juan et don Genaro (principalement dans "L'Herbe du Diable et la Petite Fumée", "Voyage à Ixtlan", "Histoires de Pouvoir" et "Le Second Anneau de Pouvoir"). Plus tard nous trouvons un apprenti instruit dans le chamanisme ("Le Don de l'Aigle", "Le Feu du Dedans", "La Force du Silence", et tout particulièrement "L'Art de Rêver"). Si vous êtes d'accord avec cette répartition des choses, quand et comment avez-vous cessez d'être l'un pour devenir l'autre?

A: Je ne me considère pas comme un chaman, ni un professeur, ni un étudiant avancé en chamanisme; je ne me considère pas non plus comme un anthropologue ou un scientifique social du monde occidental. Mes présentations ont toutes été des descriptions d'un phénomène impossible à discerner dans les conditions de la connaissance linéaire du monde occidental. Je ne pourrais jamais expliquer ce que don Juan m'a enseigné en terme de relations de cause à effet. Il n'y avait aucun moyen de prédire ce qu'il allait dire ou ce qui allait se passer. Dans de pareilles circonstances, le passage d'un état à un autre est subjectif et non pas quelque chose d'élaboré, ou de prémédité, ou le produit d'une sagesse.

Q: On peut trouver dans votre travail littéraire des épisodes qui sont vraiment incroyables pour l'esprit occidental. Comment quelqu'un de non-initié peut-il corroborer que tous ces états de "réalités séparées" sont réels, comme vous le déclarez?

A: Cela peut être corroboré très facilement en y prêtant le corps dans son entier au lieu d'y prêter l'intellect. On ne peut pas pénétrer le monde de don Juan intellectuellement, comme un dilettante recherchant une connaissance rapide et passagère. Rien ne peut non plus, dans le monde de don Juan, être vérifié absolument. La seule chose que l'on peut faire est d'arriver à un état de conscience accrue qui nous permette de percevoir le monde autour de nous de façon plus complète. En d'autres termes, le but du chamanisme de don Juan est de briser les paramètres de la perception historique et quotidienne et de percevoir l'inconnu. C'est pour cela qu'il s'appelait lui-même un navigateur de l'infini. Il affirmait que l'infini repose au delà des paramètres de la perception quotidienne. Briser ces paramètres était le but de sa vie. Parce qu'il était un chaman extraordinaire, il instilla ce même désir en chacun de nous quatre. Il nous força à transcender l'intellect et à incorporer la notion de briser les frontières de la perception historique.

Q: Vous affirmez que la caractéristique de base des êtres humains est de "percevoir l'énergie". Vous faites allusion au mouvement du point d'assemblage comme quelque chose d'impératif pour percevoir l'énergie directement. Comment cela peut-il être utile à l'homme du XXIe siècle? D'après les concepts définis auparavant, comment la réalisation de ce but peut-elle aider son propre perfectionnement spirituel?

A: Les chamans comme don Juan affirment que tous les êtres humains ont la capacité de voir l'énergie directement telle qu'elle circule dans l'univers. Ils croient que le point d'assemblage, comme ils l'appellent, est un point qui existe dans la sphère d'énergie totale de l'homme. En d'autres mots, lorsqu'un chaman perçoit un homme en tant qu'énergie qui circule dans l'univers, il voit une boule lumineuse, le chaman peut voir un point d'une brillance plus importante positionné à la hauteur des omoplates, approximativement à une longueur de bras derrière ceux-ci. Les chamans soutiennent que la perception s'assemble à ce point; que l'énergie qui circule dans l'univers se transforme là en informations sensorielles, et que ces informations sensorielles sont ensuite interprétées, donnant comme résultat le monde de la vie de tous les jours. Les chamans affirment que l'on nous apprend à interpréter, et par conséquent on nous apprend à percevoir.
      La valeur pragmatique du fait de percevoir l'énergie directement telle qu'elle circule dans l'univers pour un homme du XXIe siècle ou du Ier siècle est la même. Cela lui permet d'élargir les limites de sa perception et d'utiliser cet accroissement dans son propre domaine. Don Juan disait que voir directement la merveille de l'ordre et du chaos de l'univers devait être extraordinaire.

Q: Vous avez présenté récemment une discipline physique appelée la Tenségrité. Pouvez-vous nous expliquer de quoi il s'agit exactement? Quel est son but? Quels bénéfices spirituels une personne qui la pratique individuellement peut-elle obtenir?

A: Selon ce que don Juan Matus nous a appris, les chamans qui vivaient dans le Mexique ancien ont découvert une série de mouvements qui lorsqu'ils étaient exécutés par le corps apportaient une telle aisance physique et mentale qu'ils décidèrent d'appeler ces mouvements des passes magiques.
      Don Juan nous a dit que, à travers leurs passes magiques, ces chamans atteignirent un niveau accru de conscience qui leur permit de réaliser des exploits de perception indescriptibles.
      Pendant des générations, les passes magiques furent uniquement enseignées aux praticiens du chamanisme. Les mouvements furent entourés d'un immense secret et de rituels complexes. C'est ainsi que don Juan les a appris et qu'il les a enseignés à ces quatre disciples.
      Nous nous sommes efforcés d'étendre les enseignements de ces passes magiques à quiconque désire les apprendre. Nous les avons appelés la Tenségrité, et nous les avons transformés, partant de mouvements spécifiques uniquement en relation avec chacun des quatre disciples de don Juan, en mouvements généraux pouvant convenir à tout le monde.
      Pratiquer la Tenségrité, individuellement ou en groupe, favorise la santé, la vitalité, la jeunesse et un sentiment de bien-être en général. Don Juan disait que pratiquer les passes magiques aide à accumuler l'énergie nécessaire pour accroître la conscience et élargir les paramètres de la perception.

Q: En plus de vos trois compagnons, les gens qui ont participé à vos séminaires ont rencontré d'autres personnes, comme les Chacmools, les Pisteurs d'énergie, les Eléments, l'Eclaireur Bleu... Qui sont-ils? Font-ils partie d'une nouvelle génération de voyants que vous guidez? Si c'est le cas, comment peut-on prendre part à ce groupe d'apprentis?

A: Chacune de ces personnes est une personne définie que don Juan Matus, en tant qu'administrateur de sa lignée, nous demanda d'attendre. Il prédit l'arrivée de chacun d'entre eux comme partie intégrante d'une vision. Puisque la lignée de don Juan ne peut pas continuer, en raison de la configuration énergétique de ses quatre étudiants, leur mission est passée de perpétuer la lignée à fermer la lignée, si possible, avec une fermeture d'or.
      Nous ne sommes en aucun cas en position de changer ces instructions. Nous ne pouvons ni chercher ni accepter des apprentis ou des membres actifs de la vision de don Juan. La seule chose que nous pouvons faire est d'acquiescer aux desseins de l'intention.
      Le fait que les passes magiques gardées si jalousement pendant tant de générations, soient maintenant enseignées, est la preuve que l'on peut, en effet, de façon indirecte, prendre part à cette nouvelle vision à travers la pratique de la Tenségrité et en suivant les prémisses du chemin du guerrier.

Q: Dans Readers of Infinity, vous utilisez le terme "naviguer" pour définir ce que les sorciers font. Allez-vous bientôt hisser les voiles pour commencer le voyage définitif? Est-ce que la lignée des guerriers Toltèques, les gardiens de cette connaissance, se terminera avec vous?

A: Oui, c'est exact, la lignée de don Juan se terminera avec nous.

Q: Voici une question que je me suis souvent posée à moi-même: est-ce que le chemin du guerrier implique, comme les autres disciplines le font, un travail spirituel pour le couple?

A: Le chemin du guerrier implique toute chose et tout le monde. Il peut y avoir une famille complète de guerriers impeccables. La difficulté repose dans le fait terrible que les relations individuelles sont basées sur des investissements émotionnels, et à partir du moment où le praticien pratique réellement ce qu'il ou elle apprend les relations s'écroulent. Dans la vie quotidienne, les investissements émotionnels ne sont normalement pas examinés, et nous vivons notre vie entière en attendant la réciproque. Don Juan disait que j'étais un investisseur intransigeant et que ma manière de vivre et de sentir pouvait se décrire simplement: "je donne uniquement ce que les autres me donnent".

Q: A quels progrès possibles peut aspirer quelqu'un qui désire travailler spirituellement selon la connaissance diffusée dans vos livres? Que recommanderiez-vous à ceux qui désirent pratiquer les enseignements de don Juan par eux-mêmes?

A: On ne peut en aucun cas mettre une limite sur ce qui peut être accomplit individuellement si l'intention est une intention impeccable. Les enseignements de don Juan ne sont pas spirituels. Je répète cela car la question refait surface encore et encore. L'idée de spiritualité ne correspond pas avec la discipline de fer d'un guerrier. Pour un chaman comme don Juan l'idée de pragmatisme est la chose la plus importante. Lorsque je l'ai rencontré, je me croyais un homme pratique, un scientifique spécialisé dans le domaine social et rempli d'objectivité et de pragmatisme. Il détruisit mes prétentions et me fit voir que, comme tout véritable homme occidental, je n'étais ni pragmatique ni spirituel. J'en vins à comprendre que je répétais simplement le mot "spiritualité" en opposition avec le côté mercenaire de la vie de tous les jours. Je voulais m'écarter du mercantilisme de la vie de tous les jours et mon empressement à faire cela était ce que je nommais "spiritualité". J'ai réalisé que don Juan avait raison lorsqu'il me demanda d'arriver à une conclusion: définir ce que je considérais comme la spiritualité. Je ne savais pas de quoi je parlais.
      Ce que je dis peut paraître présomptueux, mais il n'y a pas d'autres moyens de le dire. Ce qu'un chaman tel que don Juan veut, c'est accroître la conscience, c'est être capable de percevoir avec toutes les possibilités humaines de perception; ceci implique une tâche colossale et un dessein inflexible, qui ne peuvent pas être remplacés par la spiritualité du monde occidental.

Q: Y-a-t-il quelque chose que vous voudriez expliquer aux gens de l'Amérique du Sud, spécialement aux Chiliens? Voulez-vous faire d'autres déclarations en plus de vos réponses aux questions?

A: Je n'ai rien à ajouter. Tous les êtres humains sont au même niveau. Au début de mon apprentissage avec don Juan Matus, il essaya de me faire voir quelle était la situation de l'homme du commun. J'étais, en tant que sud-américain, très engagé, intellectuellement, dans l'idée de réforme sociale. Une fois, je posais à don Juan ce que je pensais être une question très grave: comment pouvez-vous rester sans bouger devant la situation horrible de vos compatriotes, les indiens yaquis de Sonora?
      Je savais qu'un certain pourcentage de la population yaqui souffrait de tuberculose et qu'en raison de leur situation économique ils ne pouvaient se faire soigner. "Oui", dit don Juan, "c'est une chose très triste mais, vois-tu, ta situation aussi est très triste, et si tu crois que tu es dans une meilleure condition que les indiens yaquis tu te trompes. La condition humaine est d'une manière générale dans un état de chaos horrifiant; personne ne s'en sort mieux qu'un autre. Nous sommes tous des êtres qui vont mourir et, à moins que nous ne le reconnaissions, il n'y a pas de remède pour nous".
      Il s'agit d'un autre aspect du pragmatisme chamanistique: prendre conscience que nous sommes des êtres humains qui vont mourir. Ils disent que lorsque nous faisons cela toute chose acquiert un ordre et une mesure transcendantaux.

* Traduit à partir de la version anglaise. Reproduit avec l'autorisation de Uno Mismo. Copyright 1997 Laugan Productions.