3126251353_1_2_dlfd7dLZ

 

Rupert Sheldrake, connu pour sa théorie de la résonance morphique, et qui a été au centre d’une controverse récente suite à une conférence de TEDx de janvier 2013, présente dans cet ouvrage une remarquable synthèse sur l’attitude de l’humanité envers la nature au cours des âges. L’ouvrage a été publié en 1991, et traduit en français en 2001 chez Albin Michel, soit dix ans plus tard. A noter qu’en 2008, Rupert Sheldrake a été poignardé lors d’une conférence. Son dernier livre, qui devrait paraître en français en septembre, s’intitule : Réenchanter la science – Les dogmes de la science remis en cause par un grand scientifique

L’âme de la nature est disponible en format poche sur Amazon.

L’auteur commence par évoquer une anecdote de son enfance, alors qu’il vivait à Nottinghamshire. A quatre ou cinq ans, il vit un rang de saules où s’accrochaient des fils de métal rouillé. On lui expliqua que c’étaient à l’origine des piquets, et que les piquets avaient repris vie et s’étaient mués en arbre. Depuis, l’auteur explique être fasciné par l’interaction entre mort et régénération.

Dans son parcours, Rupert Sheldrake s’est rendu compte que notre civilisation s’est détachée de la nature, d’essence féminine, et qu’avec le succès de la technologie, la théorie mécaniste triomphe, qu’elle est devenue « la doctrine orthodoxe et officielle du progrès économique« .

Première Partie – Les racines historiques

L’auteur explique que la nature est duale, elle est à la fois terrifiante et « maternelle ». Il retrace les visions mythologiques et philosophiques anciennes de la nature, comme « l’âme universelle » de la cosmologie platonicienne. (p.21) La nature est vivante, il n’y a pas de « machine »… elles sont le propre de l’homme. La nature est sacrée, elle est la Terre Mère qui a été désacralisée. Un visage de cette Terre Mère était Mammon, qui avant le christianisme était Mammetoun, qui dérive de la même racine linguistique que « maman », « mammaire », « mammifère », et « mère ». « Il est possible que ce soit la forme masculine du nom de cette déesse ancienne dont la poitrine généreuse était source d’abondance. » (p.43) Mammon aurait été l’équivalent de Lakshmi en Inde, ou Junon Moneta à Rome.

Même aujourd’hui, nous continuons d’explorer les cavernes dans l’espoir dans l’espoir d’une « nouvelle naissance ». On retrouve l’aspect sacré de la Nature dans les traditions de l’Âge d’Or : à cette époque, la nature distribuait ses dons sans contrainte (p.26). Avec la fin de l’Âge d’Or, des changements sociaux s’accomplirent : fortifications, armements, invasions, patriarcat et fin du culte de la Déesse. La tradition judéo-chrétienne mit l’accent sur la toute-puissance du Dieu mâle (p.30).

La désacralisation était à son comble avec le protestantisme, alors, « c’en était fini de l’identification de la nature à une mère et de la conception d’une nature vivante. Elle était devenue le Monde Machine et Dieu, le Mécanicien tout puissant. » (p.31) Avec la Réforme, puis le progrès technologique, la confiscation des lieux sacrés, l’humanisme laïque, nous avons enfouis en nous un nostalgie indécise qui procure un désir fort de retour à la nature. (p.33) Dans toutes les religions il y a des lieux sacrés, et des rituels sacrés (marquant les saisons). Ces traditions proviennent en général de cultes qui précèdent les monothéismes et qui ont été assimilés (ex : le culte marial, les mégalithes, etc).

Avec le protestantisme, on s’est opposé à tout cet ensemble de cultes et de rites reliés à la Nature. On détruisit et profana les sanctuaires, on désenchanta le monde. Les protestants voulaient abolir l’ensemble des lieux sacrés. « Le royaume de la nature devait être débarrassé de la moindre parcelle de magie, de sainteté ou de spiritualité. » (p.41) La Réforme fut le premier grand tournant vers la vision mécaniste du monde, qui prépara le terrain à la révolution scientifique du siècle suivant. En effet, le protestantisme permit à l’humanisme laïque de se développer, l’homme devint source de toute divinité, « unique créature rationnelle et conscience au sein d’un monde inanimé« . (p.45) Les résultats de cette vision sont aujourd’hui désastreux.

Rupert Sheldrake retrace ensuite la progression de la vision mécaniste du monde dans la science. L’idée de domination de la nature, qui se retrouve déjà chez Aristote, et dans la mythologie (triomphe de Mardouk sur Tiamat, etc), semble quelque part être « innée » pour l’homme. Mais la modernité voit la suppression des entraves traditionnellement imposées à la connaissance et à la puissance humaines (exemple avec la conquête des Amériques, p.50). La science mécaniste se reflète dans le personnage de Faust, au XVIe siècle, qu’on retrouve au XIXe siècle dans Frankenstein. « Peut-être en effet le pacte de Faust est-il un fondement de l’ensemble de notre système scientifique, technologique et industriel. » (p.53)

L’auteur évoque longuement la personne de Francis Bacon, qui pour lui marque un tournant décisif de ce « pacte de Faust ». Souhaitant la domination totale de la Nature, Francis Bacon élabore une utopie technocratique dans laquelle gouverne un clergé scientifique. Dans La Nouvelle Atlantide (1624), il vante les mérites de la science institutionnalisée et des expériences de laboratoire sur les animaux, ou encore le contrôle du climat. Son projet ayant inspiré la Royal Society, Sheldrake pense qu’il est « un père fondateur de la science moderne ». « Les  »coins et recoins » les plus secrets de la nature doivent être violés et pénétrés à la recherche de la vérité. Il faut  »l’assujettir », en faire une  »esclave » la  »contraindre ». On la disséquera (…) » (p.56) C’est ainsi que la Nature a perdu toute féminité vers la fin du XVIIème siècle, « elle était devenue de la simple matière inanimée en mouvement« .

Rupert Sheldrake explique qu’avant ce grand tournant, l’Europe médiévale était animiste : toutes les créatures possédaient une âme. L’homme était un microcosme au sein du macrocosme. « La société humaine reflétait pareillement l’ordre hiérarchique de l’univers, les mouvements et conjonctions planétaires ayant un lien avec les vies humaines et le destin des nations. Quant aux troubles célestes, ils se traduisaient de façon réciproque par des troubles sur la Terre. » (p.60) Le cosmos était considéré comme vivant, avant d’être perçu comme un « univers-machine ». Descartes fut un des partisans de cette idée d’un univers comme « système mathématique de matière en mouvement », dès 1619 après son expérience visionnaire. (p.62) Pour Sheldrake, c’est à Descartes que l’on doit les fondements de la vision mécaniste du monde, en physique comme en biologique. Sa conception faisait disparaître l’âme. Les animaux et végétaux n’étaient plus que de simples machines et l’homme était le seul « seigneur et maître de la nature ».

Aujourd’hui, les grands scientifiques passent pour des héros, censés être exclusivement « objectifs ». Ils observent des phénomènes et suivent des protocoles. Et pourtant il correspondent à l’archétype du chaman, qui suite à un voyage en esprit revient avec des pouvoirs neufs. Le détachement scientifique est masculin : « il accentue les divisions entre homme et nature, esprit et corps, tête et coeur, objectivité et subjectivité, quantité et qualité… » (p.70) Cependant, cette vision du monde niant la subjectivité ne donne lieu qu’à un mode de connaissance très partiel. Cette même vision du monde est à l’origine de la destruction de zones forestières, du pillage des ressources naturelles, de la dépossession des territoires indigènes colonisés… ce qui souligne la mentalité dominatrice à l’origine de cette théorie mécaniste.

S’opposant à ce courant mécaniste, d’autres courants chercher à renouer le lien avec la nature. Au XVIIIème siècle, les romantiques se tournent vers la nature sauvage. Au XIXème, Ralph Waldo Emerson défend un retour respectueux à la nature, puis Henry David Thoreau cherche à préserver, en vain, des hectares de forêt vierge près des villes du Massachusetts. La création de parcs nationaux et d’autres réserves naturelles rejoint ce courant religieux percevant la nature sauvage comme un temple, et les bois comme des cathédrales. A cette époque, la science est donc influencée par ce romantisme, que l’on retrouve par exemple chez Wordswoth, qui inspira le nom du journal scientifique Nature. (p.83) Charles Darwin fut quant à lui inspiré par Le Paradis Perdu de Milton. Et en effet, Darwin lui-même percevait la sélection naturelle comme une puissance intelligence, il redonne donc à la Nature les pouvoirs créateurs de la Grande Mère… Ce qu’on retrouve chez Bergson avec l’idée de « l’élan vital ». Même dans le néo-darwinisme, le rôle du Hasard correspond à la déesse de la Fortune.

« Le réussites scientifiques et technologiques ont rendu la théorie mécaniste de la nature si prestigieuse qu’on la considère moins aujourd’hui comme une théorie que comme un fait avéré. Pourtant, à mesure que la science elle-même se développe, elle transcende peu à peu la conception mécaniste du monde. La nature reprend vie au sein même de la théorie scientifique. Et plus cette évolution prend d’essor, plus il devient ardu de justifier le refus de la vie de la nature. En effet, si le cosmos ressemble plus à un organisme en train de se développer qu’à une machine glissant sur sa lancée, si les organismes eux-mêmes sont plus des organismes que des machines, si la nature, enfin, est organique, spontanée, créative, pourquoi continuer à croire que toute chose est mécanique et inanimée ? » (p.90) Rupert Sheldrake prévoie une révolution où l’expérience subjective de la nature devra être ramenée sur le devant de la scène.

Deuxième Partie – La renaissance de la nature en science

Rupert Sheldrake commence par noter la distinction, d’origine médiévale, entre natura naturata (la nature agie) et natura naturans (la nature agissante). Il y a d’un côté les phénomènes, et de l’autre les âmes qui leur donne naissance. L’auteur explique qu’on a eu du mal à se débarrasser de ces forces invisibles, parfois placées en Dieu, puis placées dans la force de gravité et les autres forces définies par la science. Cependant, l’attraction universelle restait mystérieuse. Et l’on retrouve le concept d’anima mundi dans le champ gravitationnel einsteinien. Curieusement, le modèle actuel du cosmos rejoint les conceptions médiévales.

L’auteur trace un parallèle étonnant entre le concept de champ électromagnétique et les âmes. Autrefois, le pouvoir de l’aimant était une « âme ». « La théorie du magnétisme s’enracinait dans un sentiment puissant dans la vie de la Terre (…) les forces magnétiques étaient d’une manière ou d’une autre liées à la gravité terrestre et les unes et l’autre était envisagées comme des aspects de l’âme de la Terre. » (p.99) Faraday puis Maxwell vont rejoindre bien plus tard cette idée de champs. L’univers n’est donc pas uniquement matière, il a pour fondement des « vibrations de champ de matière quantique », des états du « vide ». La théorie quantique a montré que ce vide était plein d’énergie. « Les atomes, comme tous les autres systèmes de quanta, sont des structures d’activité et non des choses inertes et immuables. » (p.102) Bref, le monde repose sur une « énergie universelle unique », ce n’est pas un univers mécanique. Cette conception apparaît chez Wilhelm Ostwald en 1890 et franchit une étape avec Einstein.

Contrairement à ce que pensait Pierre Laplace, on ne peut pas appréhender tout le passé et tout le futur sans admettre le principe d’indétermination. « Depuis une vingtaine d’années, il est apparu que l’indéterministe est inhérent aux systèmes, et ce, à tous les niveaux de complexité (…) de petites fluctuations peuvent être amplifiées de manière à produire de grands effets« . (p.105) C’est l’occasion pour Sheldrake d’exposer la « théorie du chaos » et le principe des attracteurs chaotiques comme l’entonnoir de Rössler. Il y a donc inévitablement une « spontanéité inhérente à la vie de la nature. Le future n’est pas pleinement déterminé; il est ouvert. » (p.107)

La découverte des attracteurs remet au goût du jour l’idée de finalité interne du monde naturel, écartée par la vision mécaniste. Les systèmes physiques se développent suivant une finalité. Un attracteur « étrange » est un système qui ne se fixe jamais dans un schème répétitif exact. « Les modèles mathématiques des attracteur ne sont pas considérés, conventionnellement, comme étant téléologiques. Pourtant, ils impliquent inévitablement l’existence de finalités ou d’objectifs, même si ceux-ci sont « chaotiques ». Dans de tels modèles, le champ vectoriel joue le rôle formatif de l’âme et l’attracteur est la finalité vers laquelle tout système dynamique au sein du bassin d’attraction est habituellement attiré. » (p.109) On se rapproche des organismes vivants…

Sheldrake mentionne ensuite le mystère de la matière noire, il s’agit selon lui de « l’inconscient » de notre univers, car « le monde physique flotte sur un océan cosmique » un peu comme « l’esprit conscient flotte à la surface des processus mentaux inconscients. » (p.110) Tout cela indique que « l’indéterminisme, la spontanéité et la créativité ont ré-émergé dans le monde naturel« . Nous en arrivons à une vision du monde « post-mécaniste ». « Toute la nature est évolutionniste. Le cosmos est semblable à un grand organisme en développement et la créativité évolutive est inhérente à la nature. » (p.111)

Les traditions du monde ont toujours considéré qu’il y a un « principe vital » chez les êtres vivants. Cependant, quelque chose distingue le principe vital d’un végétal du principe vital d’un animal, ou d’un humain. Pour Sheldrake, il doit donc y avoir un « principe formateur transcendant le flux énergétique – un principe qui organise ce flux en accord avec ses finalités propres. » (p.113) Mais quel est ce principe formateur ? Au XIXème, on parlait d’un principe organisateur interne, localisé dans la cellule, puis avec la génétique, on a supposé que le principe organisateur était dans les gènes (supposés égoïstes pour Dawkins !). Ces gènes sont devenus les « facteurs organisateurs ». Qui écrit les programmes génétiques ?

La biologie mécaniste a échoué en particulier à comprendre la croissance et le développement des organismes, leur morphogénèse. « La nature réfléchie et holistique de la morphogénèse et de la régénération continue à défier toute explication mécaniste. » (p.121). « Les substances chimiques seules ne déterminent pas la forme. (…) Il est clair qu’une influence formative autre que l’ADN doit contribuer à façonner les bras et les jambes en développement. Tous les biologiques du développement admettent ce fait. Mais à ce stade, leurs explications mécanistes se perdent dans des affirmations vagues, où il est question de « schèmes spatio-temporels complexes d’une interaction physico-chimique encore mal comprise. » (p.123)

Pour la théorie holistique, apparue dans les années 1920, tout organisme (même les cristaux !) est une structure d’activité, un schème d’activité énergétique dans des champs. La théorie holistique permet d’expliquer le mystère de la morphogénèse : il y aurait des champs morphogénétiques. Ces champs, inconnus de la physique, existeraient dans les organismes et autour d’eux. Ils « attirent les systèmes en développement vers les finalités, les objectifs ou les représentations qu’ils renferment. Mathématiquement les champs morphogénétiques peuvent être schématisés sous la forme d’attracteurs (…) » (p.125)

Ces champs inconnus renferment aussi une mémoire collective. C’est ce qui permet à une espèce animale de maintenir une continuité tout en évoluant au fil du temps. « Les champs sont le moyen par lequel les habitudes de l’espèce se forgent, se préservent et se transmettent. » (p.126) Sheldrake a évoqué l’hypothèse de la causalité formative pour la première fois dans Une nouvelle science de la vie (1981) puis dans La mémoire de l’univers (1988). Il développe le concept de champ morphogénétique dans son idée de champ morphique. « Les systèmes auto-régulateurs, quel que soit leur niveau de complexité – molécules, cristaux, cellules, tissus, organismes, société d’organismes – sont organisés par des champs qualifiés de « morphiques ». Les champs morphogénétiques représentent un type particulier de champs morphiques – ils sont concernés par le développement et la préservation des corps des organismes. Les champs morphogénétiques organisent aussi la morphogénèse des molécules, façonnant, par exemple, la manière dont les chaînes d’acides aminés codés par les gène s’enroulent dans les structures tridimensionnelles complexes des protéines. De même, le développement des cristaux est façonné par les champs morphogénétiques qui disposent de la mémoire inhérente aux cristaux antérieurs du même type. De ce point de vue, les substances telles que la pénicilline ont une cristallisation particulière, non parce qu’elles sont régies par des lois mathématiques intemporelles, mais parce qu’elles se sont cristallisées de la sorte par le passé; elles respectent des habitudes établies par répétition. » (p.127)

L’influence du passé sur le présent, au-delà de l’espace et du temps, semble n’être possible que par une « résonance morphique » qui n’implique pas un transfert d’énergie, mais d’information. C’est par ce transfert d’information que l’on peut expliquer qu’une même découverte se fasse simultanément à différents endroits du monde. La résonance morphique explique aussi pourquoi des comportements instinctifs complexes peuvent se transmettre chez les animaux. « Les instincts (…) dépendent d’une mémoire inconsciente collective. » (p.130)

La mémoire elle aussi, appartient à ce plan de l’information. Les théories mécanistes ont échoué à localiser la mémoire. Par exemple, même après une ablation du cerveau, les souvenirs persistent. La mémoire est donc « partout et nulle part en particulier ». Certains ont fait l’hypothèse d’hologrammes dans le cerveau. Quoiqu’il en soit, le cerveau est comme un téléviseur : il ne fait que « capter » les émissions télévisées, il ne les emmagasine pas. La mémoire dépend donc d’une « résonance morphique ». Jung l’avait déjà déterminé avec sa théorie de l’inconscient collectif.

Les champs morphiques expliquent également la complexité des sociétés d’insectes sociaux, qu’on compare à des super-organismes. « Les insectes individuels sont dans le champ morphique social, comme les particules de fer sont dans le champ magnétique. » Diverses observations tendent à prouver ce fait. Il en va de même pour les bancs de poissons ou les bandes d’oiseaux qui révèlent une coordination profonde. Les humains aussi se trouveraient dans de tels champs morphiques. Sheldrake avoue que la nature de ces champs reste obscure (p.138) mais qu’ils se prêtent à une investigation expérimentale.

Note :
Sheldrake est cité dans le Livre Jaune n°2, sa théorie permettrait d’expliquer pourquoi une société est manipulable à grande échelle : « Rupert Sheldrake, qui a découvert et expliqué les champs morphogénétiques, doit faire face à une grande résistance. Il a démarré un projet de recherche qu’il ne peut mener à bout à cause des obstacles qui se présentent à lui. Son travail révèle les différentes façons d’influencer, d’hypnotiser les masses et de laver le cerveau des peuples, et la façon de s’en protéger. » (Lire la suite)

Sheldrake applique aussi la théorie de la résonance morphique à la cosmologie. L’ancien paradigme percevait l’univers comme réglé par des lois éternelles. Or, le paradigme de l’évolution est que « tout se modifie ». Aujourd’hui, « la physique elle-même a adopté une cosmologie évolutive. On considère désormais que toute la nature évolue, et pas seulement sur Terre. Voilà qui ébranle nombre d’anciennes certitudes. Si toute la nature évolue, que dire des lois naturelles ? » (p.140) Cette vision est contraire à celle du Big Bang, qui ne serait alors que la projection de notre vision judéo-chrétienne sur le cosmos (p.142). « Si toute la nature évolue, pourquoi les lois naturelles n’évolueraient-elles pas ? (…) Il serait logique d’admettre que, dans un univers en évolution, les lois naturelles évoluent avec la nature. » (p.145) Dans cette perspective, il n’y a pas besoin d’un Dieu mathématique, mais simplement d’une régularité dans la nature, une nature organisée par habitudes. Et ces habitudes (comme les « constantes ») peuvent évoluer. L’univers, comme les êtres vivants, pourrait avoir des « sauts créatifs » qui lui permette de changer. Ainsi, de nouveaux types de molécules et de cristaux peuvent apparaître.

Revenant à la biologie, Sheldrake explique que l’évolution suppose l’apparition de schème véritablement nouveaux – pas juste des répétitions, permutations, ou recombinaisons de schèmes existants. Il s’oppose à l’idée que toutes les mutations sont aléatoires, au contraire, elles seraient pour lui « réfléchies. Les mutations arrivent alors « au moment précis où elles sont nécessaires ». « La créativité qui donne naissance à de nouvelles formes organiques et à de nouveaux schèmes de comportement ne s’explique pas par les seules mutations aléatoires. Elle fait intervenir une réponse créative de la part de l’organisme même et dépend de son aptitude à intégrer ce nouveau schème à l’ensemble de ses habitudes » (p.159)  Sheldrake indique aussi que le concept d’habitudes rejoint de près celui de Darwin (les adaptations acquises tendent à devenir héréditaires), mais pas celui des doctrines néo-darwiniennes qui dominent actuellement. En résumé, Sheldrake pense que « le processus évolutionniste dans son ensemble implique un effet réciproque entre créativité et habitude. Sans créativité, il n’y aurait pas d’habitudes nouvelles (…) en revanche, sans l’influence de la formation d’habitudes, la créativité déboucherait sur un processus de changement chaotique dans lequel rien ne se stabiliserait jamais. » (p.163)

Troisième Partie – La renaissance de l’animisme

La troisième partie porte sur la notion ancienne selon laquelle la Terre est vivante. Sheldrake cite d’abord l’hypothèse Gaïa de James Lovelock (1988). Il argumente ensuite sur la difficulté de distinguer l’état vivant du non-vivant. La Terre pourrait être un organisme très vaste (p.171). Pour Lovelock, la Terre est « une entité autorégulatrice de la capacité de préserver la santé de notre planète en contrôlant l’environnement chimique et physique. » Tous les systèmes sont en relation les uns avec les autres. Et notre présence a un impact sur ces systèmes. Mais quelle est la nature de la vie de Gaïa ?

Si elle est animée, si elle a un principe organisateur, elle doit aussi avoir une « âme ». Pour Sheldrake, les modifications du champ magnétique terrestre sont des indications de cette âme. Par exemple, le fait que les pôles géographiques soient de nature polaire n’est pas sans rappeler les pôles dans les oeufs fertilisés, ou la polarité primaire entre racines et pousses chez les végétaux (p.180). Gaïa pourrait avoir des objectifs internes, évoluant vers un « attracteur ». Dans ce contexte, le champ morphique de Gaïa pourrait être son « âme ».

Après ces explications sur l’hypothèse Gaïa, l’auteur développe le sujet des fêtes saisonnières. Pour lui, ces fêtes sont en relation avec les cycles du soleil, de la végétation et de la vie animale. Elle sont l’expression de la participation du groupe social aux rythmes du monde vivant. Elles rappellent notre participation communautaire aux cycles de la nature. Elles obéissent aussi à une « résonance morphique », qui par là, leur procure une « verticalité », leur donne un « temps sacré ». « Les rituels introduisent véritablement le passé dans le présent, par résonance morphique. » (p.188) Ces rituels sont garants d’une continuité sociale.

Il n’y a pas qu’un temps sacré, il y a aussi des lieux sacrés. Par exemple, certains lieux ont une « qualité » différente, une « âme ». Traditionnellement, c’était le cas des chutes d’eaux, des sources, des ruisseaux, des grottes, de certains arbres, des montagnes, etc. A ces endroits se trouvaient des « esprits de la nature ». T.C. Lethbridge pensait qu’il s’agissait de sortes de champs (p.193). Sheldrake pense que ces champs sont des champs morphiques. La mémoire collective s’y trouve inscrite. La présence de reliques de saints dans les lieux sacrés pourraient s’expliquer ainsi : leur rôle de gardien est inscrite dans le champ morphique du lieu.

Dans les deux derniers chapitres, l’auteur traite de la question de Dieu. Reprenant l’idée d’une renaissance de l’animisme, il suggère que « si Dieu existe, ce doit être désormais le Dieu d’un monde vivant. » (p.202) Citant James Frazer, il insiste sur l’importance des « antécédents mythologiques et « primitifs » des grandes religions. Par exemple, il y a des aspects chamaniques au judaïsme et au christianisme. On retrouve aussi des reliquats du culte de la Déesse dans les Vierges noires – symbole de la Terre Mère.

« Dans un monde mécaniste, l’adoration de la nature est absurde. (…) En revanche, dans un monde vivant, la nature renferme des puissances vivants de beaucoup supérieures à celles de l’homme. Dans le processus d’évolution cosmique et dans celui d’évolution de la vie sur Terre, la nature est beaucoup plus créative que l’homme. Elle est source de vie et produit ses innombrables formes avec une créativité inépuisable; elle est tous les processus matériels; elle est le flux cosmique d’énergie; elle est présente dans tous les champs physiques; elle est aussi le hasard et la nécessité impitoyable. En fait, s’il n’y a pas de Dieu, elle est tout. » (p.211) Comme elle est tout, continue Sheldrake, elle doit aussi embrasser les polarités. On retrouve partout ces polarités dans la nature… le Yin et le Yang. C’est cette polarité qui est la source de la création. Pas juste un principe mère, ou un principe père; mais « l’effet réciproque entre les principes pères et mère« . (p.215) Le concept d’une unité englobant ces deux principes, englobant l’ensemble du cosmos, ressemble beaucoup à « la vision de la nature avec Dieu. » On en vient donc à une trinité.

Une nouvelle relation avec le monde naturel implique donc une resacralisation de la nature. Ayant perçu les effets de l’orientation qu’a prise l’humanité avec la science mécaniste, nous pouvons, dans un esprit de repentir, adopter une nouvelle manière d’appréhender les choses – une métamorphose du cœur. « Cette conversion est encore amplifiée par le sentiment de vivre la fin d’une époque. » (p.228) Les signes de cette fin d’une époque sont frappants, sans même devoir recourir à des révélations visionnaires.

« Si nous ne voulons pas vivre sur deux plans distincts, déchirés entre une réalité « objective », impersonnelle, mécaniste et le monde « subjectif » de l’expérience personnelle, nous devons trouver un moyen de tendre un pont entre ces deux domaines. » (p.184)