Source : Supporting Emotional Needs of the Gifted (SENG) via Davidson Institute,  »Existential depression in gifted individuals », via The Unbound Spirit)

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Posté par Sofo. Photo Claire Gibbs.

D’après mon expérience, les personnes surdouées et talentueuses sont plus susceptibles de connaître une forme de dépression qu’on appelle une crise existentielle. Bien que quiconque puisse traverser un épisode de crise existentielle suite à un décès important ou la peur de perdre un proche, qui met en évidence le caractère éphémère de la vie, les personnes ayant une grande capacité intellectuelle sont plus enclines à avoir spontanément une crise existentielle. Parfois, cette crise existentielle est liée à l’expérience de désintégration positive évoquée par Dabrowski (1996).

La crise existentielle est une dépression qui survient quand un individu affronte certaines questions fondamentales de l’existence. Yalom (1980) décrit quatre questions (ou « préoccupations ultimes ») – la mort, la liberté, l’isolement et l’insignifiance. La mort est un événement inévitable. La liberté, dans un sens existentiel, renvoie à l’absence de structure extérieure. C’est-à-dire que les humains n’entrent pas dans un monde structuré de lui-même. Nous devons donner au monde une structure que nous créons nous-mêmes. L’isolement témoigne du fait que quelle que soit la proximité avec une autre personne, il reste toujours une distance, et nous sommes toujours seuls. L’insignifiance découle de ces trois points. Si nous devons mourir, si nous construisons notre propre monde, et si chacun de nous est ultimement seul, alors quel est le sens de la vie ?

Pourquoi ces préoccupations existentielles reviennent de manière disproportionnée chez les surdoués ? En partie parce qu’avant même d’en arriver à ces notions, une analyse et réflexion sérieuse est nécessaire, plutôt que juste se concentrer sur les aspects superficiels et quotidiens de la vie. D’autres caractéristiques plus spécifiques aux enfants surdoués les y prédisposent également.

Comme les enfants surdoués sont capables d’imaginer comment les choses pourraient être autrement, ils sont souvent idéalistes. Cependant, ils voient en même temps que le monde est loin d’être ce qu’il pourrait être. Comme ils ont un caractère passionné, les enfants surdoués ressentent une profonde déception et frustration quand les idéaux ne sont pas atteints. De même, ces jeunes comprennent rapidement les incohérences, l’arbitraire et les absurdités de la société et des comportements qui les entourent. Les traditions sont remises en question ou contestées. Par exemple, pourquoi il a-t-il des restrictions aussi sévères liées au sexe ou à l’âge ? Pourquoi les gens adoptent des comportements hypocrites qui leur font faire le contraire de ce qu’ils disent ? Pourquoi les gens disent des choses qu’ils ne voulaient pas dire ? Pourquoi tant de gens sont si inconscients et insensibles dans leurs relations avec les autres ? A quel point une personne peut changer le monde ?

Quand les enfants surdoués tentent d’échanger ces préoccupations avec les autres, ils rencontrent généralement des réactions qui vont de l’étonnement à l’hostilité. Ils découvrent que les autres personnes, et surtout de leur âge, ne partagent clairement pas leurs préoccupations, et au contraire se concentrent plutôt sur les problèmes concrets et sur le fait de répondre aux attentes des autres. Ces jeunes, surtout les plus doués, se retrouvent souvent isolés dès le CP et parfois aussi de leur famille car ils constatent que les autres ne sont pas disposés à discuter de ces graves questions.

Quand leur caractère passionné se mélange à leur potentiel multiple, ces jeunes sont extrêmement frustrés par les limites existentielles de l’espace et du temps. Il n’y a tout simplement pas assez d’heures dans une journée pour développer tous les talents qu’ont la plupart de ces enfants. Faire des choix parmi les possibilités est en effet arbitraire; il n’y a pas de choix qui soit « ultimement le meilleur ». Il est même difficile de choisir une vocation si l’on a un choix de carrière à faire entre des passions, des talents et un potentiel sensiblement égal pour le violon, la neurologie, les mathématiques théoriques et les relations internationales.

La réaction des jeunes surdoués face à ces frustrations (encore une fois avec passion) est souvent la colère. Mais ils découvrent vite que leur colère est vaine, car elle est dirigée en fait vers le « destin » ou d’autres choses qu’ils ne peuvent pas contrôler. Une colère qui n’a pas d’impact se transforme rapidement en dépression.

Dans une telle dépression, les enfants surdoués essaient généralement de trouver un sens, un point d’ancrage qui leur permette de sortir du bourbier de « l’injustice ». Mais souvent, plus ils essayent de s’en sortir, plus ils prennent conscience que leur vie est finie et brève, qu’ils sont seuls et qu’ils ne sont qu’un très petit organisme dans un monde assez grand, et qu’il y a une liberté effrayante en ce qui concerne la façon dont on choisit de vivre sa vie. C’est à ce moment-là qu’ils s’interrogent sur le sens de la vie et demandent, « La vie n’est-elle que ça ? N’y a-t-il pas ultimement de sens ? La vie n’a-t-elle de sens que si je lui en donne un ? Je suis un organisme minuscule, insignifiant, seul dans un monde absurde, arbitraire et capricieux où ma vie n’a pas d’effet, et où je finis par mourir. Est-ce tout ce qu’il y a ?« .

Ces préoccupations sont courantes chez les adultes réfléchis qui traversent les crises du milieu de la vie. Cependant, ces questions existentielles sont très inquiétantes quand elles sont récurrentes dans un esprit de douze ou quinze ans. Ces crises existentielles méritent une attention particulière, car elles peuvent être des précurseurs au suicide.

Comment pouvons-nous aider nos brillants jeunes à faire face à ces questions ? Nous ne pouvons pas faire grand-chose en ce qui concerne la finitude de notre existence. Cependant, nous pouvons les aider en leur apprenant à sentir qu’ils sont compris et pas si seuls que ça, et qu’il y a des moyens de gérer leur liberté et leur sensation d’isolement.

Dans une certaine mesure, on peut réduire la sensation d’isolement en montrant simplement à l’enfant que quelqu’un d’autre comprend les problèmes qu’il/elle affronte. Même si votre expérience n’est pas exactement la même que la mienne, je me sens beaucoup moins seul si je sais que vous avez eu des expériences plutôt similaires. C’est pourquoi les relations sont extrêmement importantes dans l’adaptation à long terme des enfants surdoués (Webb, Meckstroth and Tolan, 1982).

Une façon particulière de briser la sensation d’isolement passe par le toucher. Les enfants qui vivent la solitude existentielle ont le même besoin d’être tenus et touchés que les autres. Le touché semble être un aspect fondamental et instinctif de l’existence, comme en témoigne le lien mère-enfant ou le syndrome de « retard de croissance ». J’ai souvent « prescrit » des câlins quotidiens pour un enfant souffrant de crise existentielle et ai conseillé aux parents d’adolescents réticents à leur dire : « Je sais que que ne veux peut-être pas un câlin, mais j’ai besoin d’un câlin. » Une étreinte, un léger toucher sur le bras, une bousculade espiègle, ou même un « high five » peuvent être très important pour un tel enfant, car cela établit au moins un lien physique.

Les questions et les choix qu’implique la gestion de sa liberté sont plus d’ordre intellectuels, par opposition aux aspects rassurants du contact comme solution sensorielle à une crise émotionnelle. Les enfants surdoués qui se sentent dépassés par la myriade de choix d’un monde non structuré, peuvent trouver un grand réconfort à étudier et rechercher les moyens alternatifs qui ont permis à d’autres personnes de structurer leur vie. En lisant comment d’autres personnes ont choisi des chemins spécifiques pour grandir et s’épanouir, ces jeunes peuvent utiliser la bibliothérapie comme une méthode pour comprendre que les choix sont simplement des bifurcations sur le chemin de la vie, et qu’ils peuvent tous les conduire à un sentiment d’accomplissement et de réalisation (Halsted, 1994). Nous avons tous besoin de construire notre propre philosophie personnelle de croyances et de valeurs pouvant servir de cadres valables pour nos vies.

Ce sont ces questions existentielles qui conduisent tant d’individus surdoués à s’impliquer aussi intensément dans des « causes » (qu’elles soient universitaires, politiques et sociales, ou idéologiques). Malheureusement, ces questions existentielles peuvent également provoquer des périodes de dépression, souvent mélangées à des tentatives désespérées, maladroites, de « s’intégrer ». Aider ces personnes à identifier les questions existentielles de base peut être utile, mais seulement si c’est fait de manière gentille et tolérante. En outre, ces jeunes devront comprendre que les questions existentielles ne peuvent être traitées en une seule fois, mais devront être fréquemment revues et reconsidérées.

En substance, donc, nous pouvons aider de nombreuses personnes qui ont des crises existentielles si nous pouvons leur faire comprendre qu’elles ne sont pas si seuls, et si nous pouvons les encourager à adopter le message d’espoir du poète afro-américan Langston Hughes :

Accroche-toi bien à tes rêves, car si les rêves meurent, la vie est un oiseau aux ailes brisées qui ne peut pas voler. Accroche-toi à tes rêves, Car s’ils s’envolent, La vie est un champ stérile couvert de neige. 

~Langston Hughes

Références

Dabrowski, K. (1966). The Theory of Positive Disintegration. International Journal of Psychiatry, 2(2), 229-244.

Halsted, J. (1994). Some of My Best Friends Are Books: Guiding Gifted Readers from Pre-School through High School. Scottsdale, AZ: Gifted Psychology Press, Inc. (Formerly Ohio Psychology Press).

Webb, J. T., Meckstroth, E. A. and Tolan, S. S. (1982). Guiding the Gifted Child: A Practical Source for Parents and Teachers. Scottsdale, AZ: Gifted Psychology Press, Inc. (formerly Ohio Psychology Press).

http://newsoftomorrow.org/vie/surdouance/james-webb-la-crise-existentielle-chez-les-enfants-surdoues

Yalom, I. D. (1980). Existential Psychotherapy. New York: Basic Books.