(Source : Extrait du Livre de l’homme parfait, traduit du persan par Isabelle de Gastines, p.31 sqq, nous soulignons)

de l’esprit humain

Ayant appris par ce qui a été dit jusqu’ici que l’homme possède en commun avec les autres animaux l’esprit végétal, l’esprit vital et l’esprit psychique, sache maintenant que c’est par l’esprit humain qu’il s’en distingue. L’esprit humain ne relève pas de cette triade : il appartient au monde supérieur alors que ceux-là appartiennent au monde inférieur. Des différends se sont élevés à son sujet : l’esprit humain est-il à l’intérieur du corps ou ne l’est-il pas. Les docteurs de la Loi disent qu’il est à l’intérieur du corps, mêlé à lui comme la crème au lait. Les philosophes disent qu’il n’est ni à l’intérieur du corps ni à l’extérieur parce que l’âme pensant n’est pas localisée — ne nécessite pas de lieu. En outre, intérieur et extérieur sont des qualités corporelles; or l’âme pensant est incorporelle. Par contre, tous s’accordent pour dire que l’esprit végétal, l’esprit vital et l’esprit psychique sont à l’intérieur du corps; qu’ils sont le substrat et la quintessence des aliments. C’est la nourriture qui, par l’intervention des pneumata, fait ascension, se transforme graduellement et devient connaissante, voyante.

O Derviche ! Si l’on dit que c’est la nourriture qui fait ascension, par degré s’élève et devient connaissante, voyante et entendante, c’est juste. Si l’on dit que c’est la lumière accompagnatrice de la nourriture qui fait ascension et devient connaissante, voyante et entendante, c’est juste aussi. Je sais que tu n’as pas bien saisi. Je tenterai de m’exprimer plus clairement, car la compréhension de ces paroles est importante à l’extrême. Toutes les ascèses et disciplines des Hindous reposent sur elle.

du voyage intérieur chez les Hindous

Sache que la terre, l’eau, l’air, le feu, les animaux, les végétaux, les astres, les étoiles, soit toute la création, sont remplis de lumière. L’univers est bondé à ras bord de lumière et c’est cette lumière qui est l’âme du monde. 

« Le monde est embaumé par la brise du matin;
Encore faut-il que l’homme parvienne à en capter l’arôme. »
« Va, acquiers la vision ! Car chaque grain de poussière,
Si tu y regardes, est la Coupe-qui-reflète-l’univers. »

O Derviche ! Le monde est à la fois lumière et ténèbres; océan de lumière et océan de ténèbres — les deux océans étant l’un à l’autre intimement mêlés. Pour qu’apparaissent les attributs de la lumière, il faut séparer la lumière des ténèbres. Chez l’animal, des artisans, sans relâche, sont adonnés à cette tâche. Ils placent d’abord la nourriture dans la bouche. Celle-ci accomplit son travail et transmet la nourriture à l’estomac. La nourriture passe ainsi de l’estomac au foie; du foie au coeur; du coeur au cerveau. Alors — le travail du cerveau étant accompli, l’ascension effectuée, la lumière séparée des ténèbres et les attributs de la lumière manifestés — l’animal devient connaissant, entendant, voyant. C’est là de l’alchimie; les animaux sont en constante alchimie. L’homme porte cette alchimie à l’extrême : il pratique l’alchimie de cette alchimie. Il s’empare de l’âme de tout ce qu’il mange; il en extrait le substrat et la quintessence. En d’autres termes, il sépare la lumière des ténèbres, en sorte que la lumière connaisse et voie sa propre réité. Ceci en fait de l’Homme Parfait, de lui seul.

O Derviche ! La lumière toutefois ne peut être entièrement séparée des ténèbres car la lumière, sans les ténèbres, ne serait pas et inversement. La lumière est en un sens garante des ténèbres; et les ténèbres sont garants de la lumière. Lumière et ténèbres vont de pair, vont, ont été et iront de pair. Mais la lumière, en premier, est unie aux ténèbres comme la crème au lait; c’est pourquoi ses attributs ne sont pas apparents. Pour qu’ils le deviennent, il faut que la lumière soit avec les ténèbres comme la lampe dans la niche. C’est lorsque la lumière, s’élevant par étapes, cependant que les artisans accomplissent chacun leur tâche, parvient au cerveau, qu’elle devient telle la lampe dans la niche. Cette lampe est l’essence de l’homme. Et c’est cette lampe qui après avoir gagné le cerveau fait encore ascension. Jusqu’au cerveau l’ascension est selon la forme et le sens. A partir du cerveau, l’ascension est selon le sens seulement. Autrement dit, l’ascension de la lampe est ce qui rend la lumière plus transparente et ses attributs sont manifestes.

O Derviche ! Cette lampe, tous les hommes la possèdent; mais celle de certains est faible et intermittente. Il faut rendre la lampe forte et pure pour que devienne manifeste la science première et dernière cachée en son essence. Sa force dépend de deux choses : manger une fois par jour; et cette unique fois, des aliments sains, aptes à procurer un sang abondant et léger. Sa pureté dépend de quatre choses : la retraite mystique, peu parler, peu manger et peu dormir.

O Derviche ! Ce chapitre, du début à la fin traite de la pérégrination chez les Hindous. A la prolixité nous avons cédé et du but nous nous sommes éloignés. Notre intention était l’exposé des pneumata; nous y voici — les propos tenus dans ce chapitre n’étant qu’une bouche indigne de votre patience.

de ce qu’est l’esprit

Sache que l’esprit végétal est une substance complémentaire et motrice du corps par nature; que l’esprit vital est une substance complémentaire et motrice du corps par volonté; que l’esprit humain est une substance simple, complémentaire et motrice du corps par volonté et intelligence. Autrement dit, l’esprit vital perçoit le spécifique; l’esprit humain, le spécifique et le générique. L’esprit vital appréhende l’utile et le nuisible; l’esprit humain, l’utile et le nuisible ainsi que le plus utile et le plus nuisible.

O Derviche ! L’esprit humain est vivant, connaissant, voulant, pouvant, entendant, voyant, parlant. Non que d’un côté il voie, d’un autre il entendent, d’un troisième il parle, tel un moule qui serait divisé en sections et sujet au partage. L’esprit humain est indivisible. Au moment de connaître, il est tout entier connaissant; au moment de voir, il est tout entier voyant; au moment d’entendre, il est tout entier entendant; au moment de parler, il est tout entier parlant. Sache qu’il en est ainsi de tous ses attributs. De même pour les corps simples.

(…)

de ce qu’un même homme possède plusieurs esprits

Sache que les docteurs de la Loi et les philosophes disent que certains hommes possèdent trois pneumata; ce sont les « imparfaits ». Que d’autres en possèdent quatre; ce sont les « intermédiaires ». Que d’autres en possèdent cinq; ce sont les « parfaits ». Ces cinq pneumata sont différents les uns des autres. Le corps est comparable à la niche aux lumières. L’esprit végétal, qui est situé dans le foie, est comparable au verre de la lampe. L’esprit vital, qui est situé dans le coeur, est comparable à la mèche. L’esprit psychique, qui est situé dans le cerveau, est comparable à l’huile. Cette huile, par extrême subtilité et pureté, veut, avant que le feu ne l’embrase, connaître et voir la réité des choses et la sagesse de cette réité :

Elle est près d’éclairer
sans que le feu la touche
Qoran XXIV/35

 Cette huile devient lumière. Quand le feu — l’esprit humain — se joint à l’huile, c’est « lumière sur lumière« . Et quand la lumière divine se joint à l’esprit humain, c’est « lumière sur lumière sur lumière« . 

Dieu guide vers Sa lumière qui Il veut.
Qoran XXIV/35

O Derviche ! Sache qu’à mon humble avis, l’homme, qu’il soit parfait ou imparfait, n’a qu’un seul esprit. Mais cet esprit unique a des rangs et à chaque rang, un nom. A cause de ces nombreux rangs, certains s’imaginent qu’il est plusieurs esprits. Il n’en est rien. Il n’est qu’un corps et qu’un esprit.

O Derviche ! Le corps et l’esprit sont tous deux en progrès et en ascension. Si quelque fléau ne les frappe, ils s’élèvent par degré jusqu’à leur plénitude. Arrivés là, ils se tournent vers leur déclin. Mais revenons à notre propos. Nous disons donc qu’il n’est qu’un corps et qu’un esprit. Ces paroles ne te seront claires que lorsque tu sauras quelle est l’origine et d’où il vient; quelle est l’origine de l’esprit et d’où il vient.

de la manifestation du corps et de l’esprit; 
de celle de la constitution (mizaj)

Sache que la terre, l’eau, l’air et le feu sont les « Mères »; que chacune a une forme et un sens. La forme de chacune est ténèbre; le sens de chacune est lumière. La forme est appelée « élément »; le sens « nature ». Il est donc quatre éléments et quatre natures. Lorsque les uns aux autres se mélangent, comme telle est leur loi, il en résulte nécessairement une chose à la ressemblance des composants; celle-ci est la constitution.

Ces prémisses étant posées, sache maintenant que lorsque les Mères s’entre-mélangent, la forme et le sens de chacune des quatre se trouvent nécessairement mélangés. De la forme apparaît une chose à la ressemblance des composants; celle-ci est appelée « corps ». Du sens apparaît une chose à la ressemblance des composants; celle-ci est appelée « esprit ». Donc la constitution est à la fois corps et esprit. Tant que les Mères sont individualisées, elles sont appelées « éléments » et « natures ». Quand elles se mélangent les unes aux autres et que la constitution apparaît, elles sont appelées « corps » et « esprit ».

Sache maintenant que c’est ce corps qui par degré s’élève et à chaque degré prend un nom : corps minéral, corps végétal, corps animal. Que c’est cet esprit qui par degré s’élève et à chaque degré prend un nom : esprit minéral, esprit végétal, esprit vital. L’homme est une espèce parmi les espèces animales. L’esprit de l’homme, selon ses épithètes et ses qualificatifs, est mentionné par ses noms différents : à chaque fois qu’il devient plus savant, il prend un nom autre.

Telle est l’essence de la constitution : réalité corporelle et réalité spirituelle. Le corps appartient au monde sensible; l’esprit au monde intelligible. Le corps appartient au monde de la création; l’esprit au monde de l’Impératif divin. Une fois posé qu’il n’est qu’un seul esprit, nous donnerons pour définition que l’esprit est une substance, qui est complémentaire et motrice du corps par nature au plan végétal; par volonté au plan animal, par volonté et intelligence au plan humain.

exhortation

O Derviche ! Ne t’attache pas au monde et à ses richesses; ne te fie pas à la vie, à la santé, aux biens, à la position. Car, tout ce qui est dans le monde sublunaire et au-dessus duquel les astres sont en circonvolution n’est qu’un change continuel. Le monde est inconstant; il tourne sans cesse. A chaque instant il prend une forme nouvelle, offre une autre image. La forme première n’est pas encore achevée, pas encore fixée, qu’une autre surgit venant l’effacer. L’affaire du monde est telle la vague sur la mer — que dis-je ! est la vague même. Le sage, sur les vagues, quand bâtirait-il sa demeure ?

O Derviche ! Choisis la pauvreté. Les plus sages d’entre les hommes sont ceux qui, de leur propre volonté, ont fait choix de cette condition. Sciemment, ils ont élu l’infortune : ils savent que sous chaque désir sont cachés dix, ou plutôt cent désappointements. Le sage, pour un plaisir, quand souffrirait-il cent désappointement ?

O Derviche ! Sache de science certaine que nous sommes des voyageurs; d’un instant à l’autre nous partirons; que l’état de chacun d’entre nous aussi est passager; d’un instant à l’autre, il changera. Heur et malheur viennent et passent. Donc, si tu détiens la fortune, ne t’y fie pas; qu’en sera-t-il dans un instant ? Si tu es dans le malheur, ne t’afflige pas; qu’en sera-t-il dans un instant ? A ceci plutôt attache-toi : de tort à autrui ne sois jamais cause. Autant que tu le peux, répands la quiétude.

Gloire à Dieu le Seigneur des deux mondes.

 Source : Extrait du Livre de l’homme parfait, traduit du persan par Isabelle de Gastines, p.31 sqq, nous soulignons)http://newsoftomorrow.org/esoterisme/soufisme/nasafi-le-livre-de-lhomme-parfait-la-transmutation-des-energies-dans-le-corps