Vikings et musulmans, des individus que tout semble opposer, des mœurs à la foi, de la culture à la distance géographique. Pourtant, entre conflits et échanges cordiaux, les contacts entre les deux géants, respectivement au sommet de leur gloire entre le IXème et Xème siècle, furent nombreux, et surtout très documentés.

 

Le choc des titans

Appelés Majûs, car assimilés aux adorateurs du feu que sont les zoroastriens, Rûs ou Barinqar, les vikings (nom donné aux combattants des peuplades de Scandinavie) semblent n’avoir rencontrés pour la première fois les troupes musulmanes qu’en 795, soit 6 années après le premier raid viking connu en dehors de Scandinavie. Berbères et Arabes sont alors dans le sud de l’Europe depuis plus d’un siècle, et les combats font déjà rage avec les chrétiens. Les vikings, après avoir tentés en vain, de prendre Paris, remontent via la Garonne jusqu’à Toulouse, qu’il prennent le temps de ravager. Au nord de l’Espagne, déjà en conflit avec les Asturiens, les musulmans vont ainsi faire face pour la première fois aux idolâtres nordiques ayant continués leur chemin vers le sud. En 816, certains historiens font aussi mention d’un chef viking du nom de Saltan qui aurait alors été tué en combattant aux côtés des Navarrais et des Gascons contre les mêmes musulmans andalous.

Grands commerçants, notamment d’esclaves et d’armes, ils aimaient à voguer dans leurs drakkars à la recherche de terres à piller, et/ou occuper, entre deux échanges commerciaux. C’est ainsi qu’ils accostèrent, plus tard, après avoir tentés sur le front nord de l’Espagne, au Portugal, au milieu de IXème siècle, lui aussi dominé par les musulmans.

En 844, le gouverneur de Lisbone, Whaballah ibn Hazm, voyant arriver près d’une centaine de vaisseaux sur ses terres, en alerte alors l’émir ommeyade d’Andalousie, Abd ar Rahman II, siégeant à Cordoue. Les vikings mettent à sac Lisbonne et remontant le fleuve jusqu’au milieu des terres, parviennent à Séville qu’ils occupent 13 jours durant. Finalement boutés par l’armée musulmane, aidée par la population, ils y reviennent aussitôt pour y être à nouveau défaits, bien qu’etant au nombre de 13 à 16 000 combattant selon les chiffres. Les vikings rebroussant chemin, et acceptant la capitulation, l’émir décide d’envoyer une expédition diplomatique en territoire viking afin de consolider ce qu’il espère être une paix. Un homme dénommé Yahya ibn Hakam, plus connu sous le nom d’al Ghazal, y sera ainsi envoyé en compagnie d’autres musulmans, pour rester 20 mois à plusieurs milliers de kilomètres de là, sur ce qui serait alors une île. On parle alors de l’Irlande ou du Danemark selon les sources.

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Certaines anecdotes intéressantes peuvent être retrouvées à ce sujet dans les écrits du savant et linguiste ibn Dihya, au XIIème siècle, retraçant le périple de l’ambassadeur andalou. Arrivant sur l’île il y décrit les paysages mais aussi le mode de vie des vikings. «  Ils étaient alors païens ; à présent ils sont chrétiens, car ils ont abandonné le culte du feu, leur ancienne religion ; seulement les habitants de quelques îles l’ont retenue ; là on épouse encore sa mère ou sa sœur et d’autres abominations s’y commettent aussi. Avec ceux-là les autres sont en guerre et ils les emmènent en esclavage.» On apprend qu’en arrivant auprès du roi des vikings, al Ghazal fait comprendre à ce dernier que lui et ses compagnons ne poseront point le genou à terre face à lui, comme il aurait été à l’accoutumé de le faire face au souverain. Ce à quoi le Roi se plia, à moitié. Il amènera ses hôtes à passer par une porte tellement basse qu’ils purent avoir d’autre choix que de s’abaisser afin de pouvoir s’approcher du roi… Il est dit aussi que pendant ces 20 mois de présence, la reine fut très intriguée par ces nouveaux arrivants et questionna beaucoup al Ghazal sur sa religion.

Mais la guerre repris rapidement son cours. En 859, les vikings passent cette fois le Détroit de Gibraltar et s’en prennent au Maroc, dont ils ravagent certaines localités. Un souverain est même capturé en vue d’être rançonné. Rançon que l’émir de Cordoue devra payer. Dans les mois qui suivent, menés par Bjorn, fils du légendaire Ragnar Lodbrock, les vikings s’attaqueront pêle mêle au côtes du Portugal et, encore une fois, à Seville. Tout le pourtour espagnol jusqu’aux îles Baléares est mis à sac. Ils s’en prennent même à certaines localités côtières de la France et de l’Italie. Mais au retour, après deux années de raids, les 82 drakkars vikings seront pris à parti en tentant de rejoindre leur terres via le même Détroit de Gibraltar, par la nouvelle flotte conçue pour l’occasion, du nouvel émir Muhammad Ier.

Ils remettront une dernière fois le pied en territoire musulman un siècle plus tard, en 966 puis en 971. Mais encore une fois, malgré avoir su piller quelques villes, ils durent à nouveau gouter à la défaite face à la flotte du calife al Hakam II.

Installés depuis plusieurs générations au Royaume Uni et en Normandie, les vikings locaux commencent alors à se muer en un peuple distinct, que les historiens nommeront Normands. S’imprégnant des cultures locales, se mariant aux femmes présentes en territoire annexé, l’esprit viking tend à s’estomper avec le temps. Ce sont ces même Normands qui s’empareront un siècle plus tard de la Sicile et d’une partie de l’Italie, avant de s’engager, encore plus tard dans les croisades et la reconquista espagnole aux côtés des chefs chrétiens. Massivement convertis au christianisme, à partir du Xème siècle, les Normands installés en Sicile et dans le bassin méditerranéen, surent parfaitement concilier leur identité nordique avec celle encore une fois des locaux, fortement arabisés, et encore souvent musulmans, ce qui donnera alors une culture des plus riches de l’Europe méditerranéenne en cette époque médiévale.

 

Le 13ème guerrier en pays Bulgare

De l’autre côté de l’Europe, dans ce qui sera plus tard la Russie, vikings et musulmans eurent tout autant l’occasion de se rencontrer, mais dans des conditions alors complètement différentes.

Des chroniqueurs musulmans tels que Ibn Khurradadhbeh, al Mas’udi, Ibn Rustah, et al-Mukaddasî feront largement mention, entre le IXème et le Xème siècle, de ces Rus ou Russiyah dans leurs écrits. Mais le récit le plus connu, celui qui inspira d’ailleurs largement le 13ème guerrier, film américain réalisé par John McTiernan, restera celui d’ibn Fadlan.

Juriste et voyageur reconnu à la cour de Baghdad, il sera envoyé en 921 comme secrétaire de l’ambassadeur du califat abasside au roi des bulgares. Grâce à un manuscrit du XIIIème siècle retrouvé en Turquie en 1923, on a pu remettre la main sur les 30 pages du texte relatant son voyage en leur contrée. Voyage qui avait pour but premier d’expliquer les règles de là loi islamique aux récents convertis bulgares (une partie d’entre eux donna nom à la Bulgarie moderne, plus à l’ouest) présents dans l’est du pays Volga, actuelle région russe. Leur roi, un certain Yiltiwâr, avait demandé au calife  »de lui envoyer quelqu’un qui put l’instruire dans la religion, lui enseigner les lois de l’islam, lui construire une mosquée afin qu’il puisse y faire la prière en son nom dans son pays et dans toutes les contrées de son royaume. »(1). La seconde partie de leur mission consista à venir en aide au Roi contre leurs voisins Khazars.

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Durant son voyage, il rencontra diverses peuplades turco-mongoles, chrétiennes, polythéistes comme juives, jusqu’à arriver près d’un an plus tard en capitale Volga. Rencontrant les vikings présents sur le territoire, il en fera une description des plus authentiques, dont en voici quelques lignes :

 »J’ai vu les Rûs, qui étaient venus pour leur commerce et étaient descendus près du fleuve Ati!. Je n’ai jamais vu corps plus parfaits que les leurs. Par leur taille, on dirait des palmiers. Ils sont blonds et de teint vermeil. Ils ne portent ni tuniques, ni caftans, mais les hommes chez eux ont un vêtement qui leur couvre un côté du corps et leur laisse une main libre. Chacun d’eux a avec lui une hache, un sabre et un couteau et ne quitte rien de ce que nous venons de mentionner »(2)

Il assiste aussi aux obsèques d’un de leurs chefs. La coutume veut alors qu’un sacrifice humain s’en suive. Ce jour là, c’est une jeune esclave qui se porte volontaire pour quitter ce bas monde en compagnie du défunt:

 »Je vis que la jeune fille avait l’esprit égaré, elle voulut entrer dans le pavillon, mais elle mit la tête entre le pavillon et le bateau. Alors la vieille femme lui saisit la tête, la fit entrer dans le pavillon et entra avec elle. Alors les hommes se mirent à frapper avec des gourdins sur les boucliers afin qu’on n’entendît pas le bruit de ses cris, que les autres filles-esclaves ne fussent pas effrayées et ne cherchassent pas à éviter la mort avec leurs maîtres. Ensuite, six hommes entrèrent dans le pavillon et cohabitèrent tous, l’un après l’autre, avec la jeune fille. Ensuite, ils la couchèrent à côté de son maître. Deux saisirent ses deux pieds, deux autres saisirent ses mains; la vieille, appelée l’Ange de la mort arriva, lui mit sur le cou une corde de façon que les deux extrémités divergeassent et la donna à deux hommes afin qu’ils tirassent sur la corde. Puis, elle s’approcha d’elle, tenant un poignard à large lame, et elle se mit à le lui enfoncer entre les côtes et le retirer tandis que les deux hommes l’étranglèrent avec la corde, jusqu’à ce qu’elle fut morte… Il y avait à côté de moi un homme des Rûs, et je l’entendis qui parlait à l’interprète qui était avec moi. Je demandai à ce dernier ce qu’il avait dit. Il me répondit: « Il dit : vous autres Arabes, vous êtes des sots» – « Pourquoi ? «lui demandai-je.- «Il dit : vous prenez l’homme qui vous est le plus cher et que vous honorez le plus, vous le mettez dans la terre et les insectes et les vers le mangent. Nous, nous le brûlons dans le feu en un clin d’œil, si bien qu’il entre immédiatement et sur le champ au paradis ». Puis il se mit à rire d’un rire démesuré ».(3)

Quant à leurs mœurs, le voyageur arabe dut en être des plus déstabilisés. Dans son récit, il explique comment ces derniers s’adonnent au délice du vin et de la chaire avec leurs esclaves :

 »Ils se livrent sans mesure à la consommation du nabidh (vin) qu’ils boivent nuit et jour au point que parfois l’un d’entre eux meurt la coupe à la main. »(4)

 »Dans une seule et même de ces maisons sont réunis dix et vingt per- sonnes, plus ou moins. Chacun a un lit sur lequel il s’assied. Avec eux sont de belles jeunes filles esclaves destinées aux marchands. Chacun d’entre eux, sous les yeux de son compagnon, a des rapports sexuels avec son esclave. Parfois tout un groupe d’entre eux s’unissent de cette manière, les uns en face des autres. Si un marchand entre à ce moment pour acheter à l’un d’entre eux une jeune esclave et le trouve en train de cohabiter avec elle, l’homme ne se détache pas d’elle avant d’avoir satisfait son besoin »(5)

Si les vikings furent sans foi véritable, la loi qui fut alors la leur était néanmoins respectée et implacable :

 »S’ils attrapent un voleur ou un brigand, ils le conduisent à un gros arbre, lui attachent au cou une corde solide et le suspendant à cet arbre où il reste pendu jusqu’à ce qu’il tombe en morceau sous l’effet des vents ou des pluies »(6)

Son récit nous apprend que les vikings sont alors de grands amateurs d’argent. Lingots, pièces, métaux divers étaient très convoités. Ibn Fadlan les décrit comme obsédés par la recherche d’échanges profitables, priant des idoles de bois afin d’exceller dans les affaires. C’est ainsi que des milliers de dirhams furent retrouvés en Scandinavie des siècles plus tard. Une bague est même retrouvée près de Stockholm dans la tombe d’une femme, sur laquelle fut gravé pour Allah en caractère arabe, attestant d’autant plus la multiplicité des échanges nord sud déjà largement en vigueur.

 

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Le géographe et explorateur perse Ahmad ibn Rustah, parlera lui de ces vikings en des termes plus élogieux. Il remarque alors leur dévotion religieuse comme le bon traitement réservé aux esclaves. Esclaves – captifs des vikings – en cette Europe de l’Est, d’ailleurs souvent musulmans. Pour cause, si les relations sont essentiellement commerciales, il arrive que des conflits amènent vikings et musulmans à se faire face. Rançonnés ou gagnant par eux-mêmes leur libertés, les esclaves musulmans affranchis furent ainsi nombreux à vivre au milieu des vikings autour du Xème siècle.

 

Des convertis parmi ces vaillants nordiques?

Dans un documentaire de la BBC intitulé “History of the World: Into the Light”, Andrew Marr explique que les vikings furent un jour proche de la conversion à l’islam suite à l’hésitation de leur roi d’alors, hésitant quant à la religion qu’il chercha à adopter. Dans un mémoire rédigé au XVIème siècle par le géographe Amin Razi, la conversion de certains semble être clairement explicitée, tout comme la difficulté qu’ils auraient alors à se séparer de leur amour de la viande de porc, bien qu’ayant embrassé l’islam… Omar Mubaidin relate pour sa part qu’après les raids vikings en Espagne, certains restés sur place se convertirent eux aussi à la religion musulmane.

Si les musulmans ont su traverser le temps, non sans y laisser quelques plumes, les vikings ont, eux, fini par totalement disparaître, se noyant dans la masse ou mourant au combat. On entendra ainsi difficilement parler d’eux après le XIIIème siècle, la Scandinavie embrassant totalement le christianisme, et se constituant en monarchies médiévales.

 

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L’un des plus grands voyageurs arabes fut sans conteste Ahmad ibn Fadlân, il est notamment connu pour être le premier musulman à avoir visité le pays des Russes, il rédigea des ouvrages à son sujet à une époque où la civilisation occidentale ne possédait que peu d’informations sur cette contrée. C’est ainsi que durant trois années ce grand voyageur arabe parcourut divers pays lointains comme celui des Perses, des Turcs, des Bulgares, des Russes, des Scandinaves ou encore des Khazars, il rapporta de son périple une multitude d’informations sur les cultures, les mœurs, les coutumes ou encore les natures de ces peuples ; il consigna donc toutes ces informations avec une grande précision dans un ouvrage connu sous le nom de L’épître d’Ibn Fadlân. Les lignes qui suivent vont tenter de donner plus de détails sur le voyage de ce grand aventurier musulman parmi ces différents peuples.
Le nom complet de notre grand voyageur est Ahmad ibn al-‘Abbâs ibn Râchid ibn Hammâd ibn Fadlân, c’est un savant musulman qui a vécu au Xe siècle de l’ère chrétienne. Il a consigné ses observations lors d’un voyage auquel il avait pris part en tant que secrétaire d’un ambassadeur du calife abbasside al-Muqtadir, ce dernier avait envoyé cette délégation diplomatique à Almish, le roi des Bulgares de la Volga, en 921 de l’ère chrétienne.
Ibn Fadlân est à l’origine de la plus ancienne description de la Russie par un étranger, il rédigea celle-ci en 922. Ainsi, ce savant aventurier quitta la ville iraquienne de Bagdad en 921 avec une délégation diplomatique envoyée par le calife al-Muqtadir billah, celle-ci devait se rendre dans le cœur du continent asiatique et plus exactement dans une région connue à l’époque sous le nom de Terre des Bulgares. Cette mission diplomatique visait, d’une part, à obtenir du roi des Bulgares un hommage au calife, en échange de quoi il recevrait de l’argent pour la construction d’une forteresse, et, d’autre part, à répondre aux questionnements de ce roi sur la religion islamique, et notamment à une question fort répandue à l’époque : « Comment cette religion venue du désert a-t-elle pu bâtir un immense empire dépassant en puissance et en taille tous les autres empires, y compris celui d’Alexandre le Conquérant ? ».
Les membres de la délégation bagdadienne se préparèrent donc à ce long et dangereux périple, on comptait parmi eux des hommes de religion, des grands commis de l’Etat et des diplomates ou encore des historiens-géographes. L’un des personnages le plus en vue de cet aréopage était sans nul doute notre grand voyageur aux connaissances encyclopédiques Ahmad ibn Fadlân, ce dernier n’était pas seulement un homme possédant de nombreux talents scientifiques ou ayant une vision politique profonde, mais il avait en outre entraîné ses yeux perçants à voir derrière l’apparence des choses, de même qu’il avait habitué son esprit à analyser sans forcément avoir recours à l’observation. Il faut noter par ailleurs qu’Ibn Fadlân fut à une certaine époque le bras-droit du chef militaire Muhammad ibn Sulaymân, lequel conduisit à la fin du IXe et au début du Xe siècle des expéditions militaires jusqu’aux frontières de la Chine à l’est, Ibn Fadlân apprit beaucoup de cette expérience. Sa grande culture ainsi que toutes les connaissances qu’il accumula durant des années, notamment au sujet des différents peuples qu’il fut amené à côtoyer, lui permirent d’accéder à la cour du calife al-Muqtadir billah, il y était grand commis de l’Etat et il y exerçait également la fonction de jurisconsulte et de savant. Il continua son ascension au sein de la cour califale jusqu’en 921, date à laquelle arriva à Bagdad une missive du roi des Bulgares Almish dans laquelle ce dernier demandait qu’on lui envoie une délégation diplomatique afin que lui soient expliqués les fondements et préceptes de l’Islam, de même qu’il y demandait que lui soient envoyés des gens pour lui construire une mosquée afin qu’il puisse s’adresser à son peuple du haut du minbar de cette dernière, ainsi qu’une forteresse qui lui servirait à se défendre contre ses ennemis. C’est ainsi que le calife choisit de placer Ibn Fadlân à la tête de cette expédition pensant qu’il était le plus à même, étant donné son expérience et son savoir, d’engager au mieux un dialogue avec ce roi.
Ibn Fadlân est sans nul doute le plus célèbre des grands voyageurs ayant écrit au sujet des Russes et les ayant décrits chez les Arabes. La mission diplomatique était composée, outre Ibn Fadlân, de divers personnages dont Susin al-Rasî, Takîn al-Turkî ou encore Bâris al-Saqlabî, le guide était un certain ‘Abdallah ibn Bâchtûr al-Khazrî, ce dernier était l’émissaire bulgare envoyé par Almish au calife al-Muqtadir, on note qu’un professeur, un jurisconsulte et un serviteur rejoignirent également la mission. Cette dernière quitta Bagdad le mois de Safar de l’an 309 de l’Hégire (921) et arriva dans le pays des Bulgares le mois de Muharram de l’an 310 de l’Hégire (c’est-à-dire en mai de l’an 922). La délégation visita donc les pays et territoires des Perses, des Turcs, des Bulgares, des Russes, des Scandinaves (Vikings) et des Khazars. Puis une fois sa mission terminée, la délégation rentra à Bagdad, c’est alors qu’Ibn Fadlân commença à consigner les divers événements qui se passèrent durant les trois ans que dura ce voyage, il en fera donc un ouvrage dont le titre est L’épître d’Ibn Fadlân. Cet ouvrage est l’une des sources les importantes traitant de la vie que menaient les peuplades rencontrées au Xe siècle, c’est-à-dire à une époque où le monde occidental ne possédait quasiment aucune information écrite sur ces dernières. C’est pourquoi ce livre d’Ibn Fadlân a été l’objet d’une attention exceptionnelle de la part des chercheurs et autres historiens spécialistes du domaine. En effet, l’auteur y rapporte des réalités et faits historiques extrêmement rares ; par ailleurs, ses écrits représentent un progrès dans le domaine des récits des voyageurs arabes qui étaient jusque-là des narrations linéaires et ternes, il fit de ces récits de véritables analyses ethnologiques des peuples et des tribus au sujet desquels personne de connaissait rien. De plus les écrits d’Ibn Fadlân apportent des données extrêmement précieuses, car elles s’appuient sur des observations et un examen de la réalité très précis ainsi que sur un réel amour de la connaissance qui était l’une des grandes caractéristiques de ce savant-voyageur. Ces données rares et précieuses comportaient entre autres des informations sur la vie et l’organisation de la cour du roi de Bulgarie ainsi que sur celle du roi des Russes, de même qu’elles comportaient des renseignements précis sur le mode de vie, les coutumes, les mœurs et les croyances religieuses des habitants de ces contrées.
Ibn Fadlân a notamment décrit avec force détails les habits des Russes et les atours de leurs femmes, il faut souligner que l’apparence et la constitution physique des Russes attirèrent beaucoup son attention, il écrit à ce propos la chose suivante : « Je n’ai jamais vu des corps plus parfaits que celui des Russes qui semblent aussi solides que des palmiers, ils sont blonds et ont la peau rouge, ils ne portent pas de qurtaq (tunique couvrant la moitié du corps) ni de khaftân (tunique qui se porte sous la cuirasse), mais ils portent un habit comportant deux ouvertures desquelles ils sortent leurs bras, chaque homme russe porte avec lui une hache, une épée et un couteau qu’il ne quitte jamais, leurs épées ont de larges lames et sont de style franc ».
Ibn Fadlân attire l’attention dans ses écrits sur une coutume russe qui était répandue parmi les hommes, ces derniers peignaient sur leur corps différents dessins comme des arbres par exemple, il dit : « Ils avaient de la tête aux pieds des dessins d’arbres verdoyants et bien d’autres dessins encore ».
Pour ce qui concerne la vie économique des Russes, Ibn Fadlân nous dit que leur principale source de revenu est le commerce, il dit que leur commerce était très lucratif et prospère, ils vendaient notamment des esclaves de race blanche, et particulièrement des femmes, ou encore des fourrures de grande qualité qu’ils prélevaient sur différents animaux très présents dans leur contrée froide comme l’ours par exemple.
Par ailleurs, Ibn Fadlân évoque les relations sociales des Russes, et notamment celles qui ont trait au malade : « Si l’un d’entre eux tombe malade, ils lui préparent une tente à l’écart puis ils l’y amènent, ils lui laissent un peu de pain et d’eau, puis ils ne l’approchent plus, ne lui parlent plus ou ne concluent aucun pacte durant tous les jours de sa maladie, surtout si c’est un indigent, un serviteur ou un esclave, et c’est seulement lorsque qu’il recouvre la santé qu’il peut rejoindre les autres, mais s’il meurt, il est incinéré ».
Quant aux croyances religieuses des Russes, il ressort des écrits d’Ibn Fadlân que ces derniers adoraient des idoles, il dit à ce propos : « A certains moments de l’année, de nombreux bateaux jettent l’ancre dans ce port, chaque Russe qui descend à terre porte avec lui du pain, de la viande, des oignons, du lait caillé et du vin, il apporte ces offrandes à une sorte de grand totem de bois fixé au sol dans lequel a été sculpté un visage humain et autour duquel se trouvent des petites images, et derrière ces images se trouvent d’autres grands totems fixés dans le sol, outre le fait qu’il donne des offrandes au grand totem à visage humain, il se prosterne devant lui ».

Les travaux d’Ibn Fadlân ont encore une immense valeur :

Bien que plus d’un millénaire se soit écoulé depuis le voyage qu’il accomplit dans ces contrées quasi-inexplorées à l’époque, la vie d’Ibn Fadlân et ses travaux continuent d’intéresser mais aussi de fasciner de nombreux chercheurs. En effet, ce grand savant-voyageur a su dépasser les frontières étroites imposées par la peur de l’Autre, le tribalisme ou le chauvinisme pour s’ouvrir à des êtres humains fort différents de lui. C’est ainsi qu’il laissa à la postérité des informations et données précieuses sur ces peuples du passé qui auraient totalement disparues s’il ne s’était pas donné la peine de les consigner consciencieusement après son retour à Bagdad ; l’expérience unique qu’a vécue Ibn Fadlân lors de ce voyage est un véritable trésor qu’il a su rendre éternel en les écrivant noir sur blanc. Les chercheurs ont su apprécier la grande valeur littéraire et scientifique du récit de voyage d’Ibn Fadlân, car en effet ce dernier est écrit dans un style narratif passionnant et avec une langue extrêmement riche, de plus son auteur donne des descriptions très précises de tout ce qu’il voit tout en évitant les lourdeurs et il narre les dialogues, ce qui donne un côté très vivant à son récit. Les chercheurs sont stupéfaits par la richesse du style et des descriptions de ce jurisconsulte de profession, Ibn Fadlân, habitué dans le cadre de cette fonction à écrire dans un style juridique extrêmement aride ; par ailleurs, ils ont attiré l’attention sur la grande rigueur et honnêteté de son propos, ce qui le rend très crédible, ainsi que sur sa volonté continue de vouloir rapporter un maximum de choses concernant la nature des Russes. D’ailleurs, il faut noter que tout ce qu’il dit à leur sujet dans son ouvrage est le fruit de son observation directe, il a semble-t-il toujours veillé à se mélanger avec les populations locales, à observer attentivement les commerçants, à décrire le plus précisément possible les vêtements et tenues qu’il voyait ou encore à examiner minutieusement les coutumes et les traditions ; en outre, il s’est attaché à expurger son récit de toutes les incohérences et les contradictions, ce qui distingue son ouvrage de la pluparts des livres et comptes-rendus rédigés par des voyageurs, lesquels sont truffés de données contradictoires, ce qui est là soit le signe d’un manque de rigueur dans le tris des informations consignées ou soit la conséquence du fait que le voyageur a rapporté des faits dont il n’a pas été le témoin direct, ce qui ouvre la porte à tous les on-dit et autres racontars.
Les récits de voyages ont sans conteste une importance historique, ethnologique, culturelle ou encore civilisationnelle, et de ce point de vue-là le récit d’Ibn Fadlân est la preuve irréfutable que la civilisation islamique arriva jusqu’en Bulgarie et en Russie dès le Xe siècle de l’ère chrétienne. C’est ainsi que cette civilisation florissante put envoyer des représentants de sa religion et de sa culture sur les rives de la Volga (le Tatarstan actuel), au sud des montagnes de l’Oural, en Sibérie, dans le cœur des territoires bulgares, dans le Caucase et en Asie mineure au moins trois siècles avant que ne pénètre et se répande en Russie la religion chrétienne (orthodoxe) qui influença grandement, et jusqu’à nos jours, les traditions et coutumes des peuples de ces contrées.

Reconnaissance internationale de l’œuvre d’Ibn Fadlân :

Reconnaissant la grande valeur du récit d’Ibn Fadlân, qui recèle des données historiques et civilisationnelles extrêmement rares, les Occidentaux ont fait de ce voyageur et érudit musulman l’une des grandes figures historiques des relations entre l’Islam et l’« Autre », de plus ils ont confirmé qu’Ibn Fadlân est à l’origine d’un saut qualitatif décisif dans le domaine de l’art du récit de voyage arabe. Il faut signaler que ce récit médiéval est à la base du roman de Mickael Crichton Le Royaume de Rothgar (The eaters of deads) qui a lui-même inspiré le film de John McTiernan Le 13e guerrier. Par ailleurs, le livre intitulé Les aventures d’un ambassadeur arabe, dont l’auteur est Ahmad ‘Abd al-Salâm al-Baqqâlî et qui fut imprimé aux éditions Tihâma, rassemble deux récits du voyage d’Ibn Fadlân, l’un en Occident et l’autre dans le monde arabe. Rappelons également que Yaqût al-Hamawî inséra dans son Mu’djam al-buldân (Encyclopédie des pays) des parties du récit de voyage d’Ibn Fadlân. Enfin, il nous faut rappeler qu’une partie du manuscrit de L’épître d’Ibn Fadlân fut découvert en Russie en 1817, cette dernière fut traduite et publiée en russe par l’académie de Saint-Pétersbourg en 1923, puis plus tard cette version russe fut traduite et publiée en arabe, en latin, en allemand, en français, en danois, en suédois et en anglais ; notons qu’un Norvégien s’efforça de rassembler les éléments du texte original qui avaient été dispersés dans ces différentes éditions et il les traduisit en langue norvégienne, puis c’est Mickael Crichton qui s’occupa de faire traduire le texte norvégien en langue anglaise, il en tira d’ailleurs un roman comme nous l’avons indiqué plus haut, et enfin la version anglaise fut traduite en arabe, ce qui était la seconde traduction dans cette langue.

(1)Ibn Fadlan, Chez les russes, page 317

(2)op. cit. page 319

(3)op. cit. page 319

(4)op. cit. Page 319

(5)op. cit. Page 320

(6)op. cit. Page 320

 http://www.sarrazins.fr/vikings-et-musulmans-le-choc-dune-rencontre/

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