Guerre ouverte chez les francs-maçons
Par François Koch,
publié le 17/03/2010 à 10:50
- mis à jour le 17/03/2010 à 14:44
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LEXPRESS/T. Dudoit
François Stifani,grand maître de la GRande Loge nationale française. Son obédience risque la scission.
La Grande Loge nationale françaiseveut devenir l'obédience n° 1.
Elle affronte une crise sans précédent. Dans un climat de violence et
de déballage, des frères entrent en rébellion contre le grand maître
François Stifani, son pouvoir absolu, sa cour assidue à l'Elysée.
Enquête.
Le 4 décembre 2009,
jour où tout dérape: le souverain grand comité de la Grande Loge
nationale française (GLNF), obédience affichant 43 000 frères, se
réunit dans son grand temple, au coeur de son siège parisien, digne
d'une multinationale. Une trentaine de frères se lèvent, quittent leur
tablier maçonnique et avancent sur le pavé mosaïque. Un porte-parole
tente de poser une longue liste de questions critiques sur
l'utilisation des 17 millions d'euros de capitations (cotisations)
comme sur le renforcement des relations de l'obédience avec les sommets
du pouvoir de l'Etat.
"Pour qui vous vous prenez? Où vous vous croyez? gronde François Stifani, grand maître de la GLNF.
Votre complot a été découvert avant même sa mise en oeuvre! Vous êtes
pitoyables!" Et, se tournant vers ses grands officiers: "Prenez la
liste de ces gens! Ils n'ont plus leur tablier!" Puis le grand maître
s'adresse "à ceux qui [lui] sont proches" pour leur communiquer son
sentiment sur le texte que tentent de lire les "comploteurs": "Je ne me
torcherai pas avec, de peur de me salir les fesses. Je vais vous
distribuer du papier Lotus. Les discours sales vont de bouches sales à
oreilles sales." "C'est pitoyable que vous ayez sali cette maison, pour
faire le coup de force", reprend-il en direction des contestataires.
"Je note, grand maître, que, lorsque l'on vous dit quelque chose et que
vous n'êtes pas d'accord, alors on est sale", intervient le présumé
"chef de bande", Claude Seiler, un des grands maîtres provinciaux
franciliens, agent d'assurances de 71 ans, dont trente de maçonnerie.
"Vous êtes sale, pas moi!", réagit François Stifani, avant de clore
l'échange d'un "C'est pas vous qui avez la parole", ponctué d'un sonore
coup de maillet. "Ce que nous avons vécu est ce qu'il y a de plus
condamnable et de plus hideux: la perfidie, la calomnie, la méchanceté
qui amène les "sans-coeur" à se liguer, comploter et couvrir de miel la
pomme empoisonnée!", écrira quelques jours plus tard le grand maître.
"Nous n'avons pourtant fait que lui poser des questions, observe le
Marseillais Jean-Pierre Claverie, 68 ans, ancien grand inspecteur. Un
crime de lèse-majesté!"
Les discours sales vont de bouches sales à oreilles sales
Le 5 décembre, François Stifani signe 24 ordonnances suspendant les
"mutins" qui avaient défié son autorité. Comme si de rien n'était, à la
Grande Arche de Paris-la Défense, il dirige la tenue solennelle
annuelle, devant 2500 participants, des représentants de loges et 58
délégations étrangères. De son fauteuil impérial, il lance: "Aimez-vous
les uns les autres. J'ai, pour ma part, un sentiment d'ineffable
bonheur quand je suis au milieu de vous et j'ai la sensation qu'unis
rien ne peut nous arriver!" Etonnante envolée aux accents de gourou
menacé par le monde extérieur. Alors que si risque il y a, il ne vient
que de l'intérieur.
La destitution de l'un des "trublions", le Tourangeau Thierry
Perrin, chef d'entreprise de 65 ans et grand maître provincial du Val
de Loire, a provoqué une fronde locale, que François Stifani croit
pouvoir étouffer en ordonnant, décision rarissime, la dissolution de
toute cette province de 1450 frères. Mais cette sanction, au lieu de
calmer la rébellion, fait qu'elle s'intensifie et se répand. A grande
vitesse et à grande échelle, car la révolte s'exprime au travers de
moyens modernes de communication: des sites Internet intitulés Le
Myosotis se multiplient.
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Jean Murat, ancien assistant grand maître, soutient la fronde.
Dans leurs commentaires, des frères internautes entrés en résistance
s'alarment du rythme effréné des recrutements de profanes. "C'est la
volonté folle et orgueilleuse de dépasser le plus vite possible le
Grand Orient", regrette Thierry Perrin. "Nous sommes déjà la première
obédience, puisque le GO gonfle ses chiffres, déclarait il y a un an François Stifani à L'Express.
La Rue Cadet ne l'accepte pas, car elle veut conserver le leadership
politique et social." Avec un objectif d'au minimum trois ou quatre
initiations par loge chaque année, ce sont donc près de 6000 nouveaux
frères par an que la GLNF doit accueillir dans ses temples.
En juin 2009, le grand maître crée une commission des affaires
intérieures, dont les conclusions, remises trois mois plus tard, sont
alarmantes : "La croissance des effectifs, [...] insuffisamment
maîtrisée, [...] comporte un risque mortel pour l'ordre." Résultat,
Jacques Perret, 68 ans dont la moitié en maçonnerie, est démis de la
présidence de la commission. François Stifani l'accuse: "Mauvais
esprit, comploteur et manoeuvrier, vous retrouvez les démons du passé,
ces rêves de révolution de palais", avant d'ajouter: "Les faits et
propos qui m'ont été rapportés ont été communiqués au grand
porte-glaive [procureur de la justice maçonnique]." Le boss de la GLNF
a vite le verbe assassin pour ses frères en disgrâce. Utilise-t-il des
"fiches d'évaluation" avec "les points forts et les faiblesses", comme
celles qu'il avait demandé, en juillet 2008, aux grands maîtres
provinciaux de rédiger sur leurs officiers?
Comploteur et manoeuvrier, vous rêvez de révolution de palais
"La fuite en avant dans la course aux effectifs a d'abord une cause
financière", affirme Jacques Perret. Afin d'accroître le nombre de
loges, il faut bien acquérir de nouveaux temples. Le grand maître a
aussi besoin d'argent pour financer sa politique de communication et de
relations publiques. Un appartement de 260 mètres carrés a été acquis
avenue de Wagram, à Paris, pour un coût total de près de 2,5 millions
d'euros. "Un lieu de réunion mieux adapté et plus conforme au statut
actuel de l'obédience", explique François Stifani à ses frères, dans
une lettre interne. Il s'agit d'y recevoir "les acteurs majeurs de la
société civile, les politiques, les intellectuels ou les religieux, au
bénéfice de la renommée de notre maison!". Sur les blogs
contestataires, les frangins expriment pourtant leur incompréhension:
le siège luxueux de la GLNF n'était-il pas suffisant pour les hôtes de
marque de l'obédience?